Quelques réflexions sur le psychodrame de cette année universitaire…

«Tout le groupe d’étudiants psychologues était présent à cette dernière séance, sauf une co-thérapeute, excusée. Je connais le prénom de chacun de ces jeunes gens, ce qui me renvoie à une certaine proximité, comme à une certaine complicité. J’éprouve un peu de nostalgie : avec le temps, j’ai appris à mieux connaître chacune et chacun dans sa personnalité et son individualité
Un groupe très soudé, au contraire de certaines années et cette cohésion a été certainement utile à nos patients: X. , un adolescent, est venu nous dire au revoir et remercier tous les participants. Il attendait avec anxiété les résultats du bac et apprendra dans l’après-midi qu’il avait, à son grand soulagement, été reçu. Les liens qu’il a noué avec le groupe des co-thérapeutes, l’ont beaucoup aidé à se construire cette année. Nous avons présenté au Service, le travail qu’il a réalisé avec nous et l’élaboration des traumatismes qu’il a vécus.
Il y a eu avec ce repas improvisé, de nombreux échanges. Je croyais que l’on parlerait plus des patients, de leur progrès, de leur avenir, voire de leur pathologie. Mais le groupe était plus centré sur ses études, futurs stages et sur les relations avec leurs enseignants. Je me demande toujours comme eux tous, comment transmettre, « transférer » le savoir et donner à entendre ce que l’expérience a pu nous apprendre au cours de nos années de travail. Le mot «transfert» qui vient sous ma plume, est le puissant moteur du lien qui permet la communication et l’échange. Comment établir ce lien qui facilite la transmission, celle dispensée par l’Université, ou celle qui circule entre générations, alors que, parfois, une certaine distance nous sépare?
Le psychodrame que je conduis à l’hôpital de la Salpétrière, a quelque chose de spécifique, voire même d’exceptionnel et d’original: l’écart d’âge séparant le meneur de jeu, de ces étudiants, apporte une identité toute particulière à ce groupe. Je ressens beaucoup d’indulgence pour ces jeunes qui ont l’âge de mes petits-enfants. Il doit exister de leur côté, une position inverse qui colore leurs réactions, comme leur attitude à mon égard. Et nos conceptions peuvent être souvent différentes. Le groupe de cette année était brillant, je n’hésite pas à l’écrire, et chacun dans son originalité propre a apporté sa part d’inventivité dans l’élaboration collective. Il a su offrir l’intelligence de ses réflexions, comme les nouveautés propres à l’expérience de cette nouvelle génération. Un symptôme, un « indice » comme dirait Charles Pierce, vient éclairer ce sujet : le groupe a choisi cette année de me tutoyer. Ce n’était pas le cas des précédentes. Effet de l’âge qui commence à se faire sentir et/ou effet d’une volonté de ces étudiants devenus acteurs, souhaitant m’intégrer davantage au sein de leur groupe ?
Le «tu» possède sa violence et introduit une complicité entre les êtres qui est loin d’être évidente. « Parce qu’à prononcer, le « tu» est difficile, pour parodier Louis Aragon et L’Affiche Rouge, tirée de Strophes pour se souvenir (1955) chantée par Léo Ferré. Soudain, me voici promu à partager avec une fratrie dont tout devrait m’éloigner. Rôle professoral, différence d’âge ou de statut, réserve naturelle: tout s’y opposerait. On est loin aujourd’hui des tutoiements paternalistes autrefois, ou de ceux des groupes californiens des années soixante-dix, d’Esalen à Big Sur, qui envahissaient l’Europe. «Un professeur, ça se retient. », devrait-on dire en parodiant la formule célèbre d’Albert Camus. Pourrais-je faire remarquer qu’au théâtre, on se tutoie et que l’on s’embrasse sur scène avec des baisers factices. Mais le psychodrame est loin d’utiliser toutes ces ressources et je ne suis pas à la place de Peter Brook, Patrice Chéreau ou Lev Dodine. Ah! Quelle direction d’acteurs chez Lev Dodine pour Anton Tchekhov, quelles mises en scène pour William Shakespeare chez Patrice Chéreau, quels souvenirs du Mahabharata, mise en scène de Peter Brook aux Bouffes du Nord.

Le théâtre offre peut-être les émotions les plus subtiles, les plus surprenantes. Force du texte, chair des acteurs, puissance de l’émotion, chair des mots. Entendre toute une nuit jusqu’au lever du jour, le verbe claudélien du Soulier de satin avec Marina Hands, la fille de Ludmilla Mikaël, qui joue comme elle, le rôle de Prouhèze, trente-neuf ans après la mise en scène d’Antoine Vitez à la Cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon. Ce fut l’an dernier sans nul doute, un moment d’exaltation absolu…Je m’emporte, mais le théâtre comme le psychodrame offre la possibilité de conjuguer sur scène, à la fois la force des émotions et la puissance des mots.
Le «tu» employé cette année offrait une proximité inédite mais n’empêchait pas les différences ou oppositions. Celles-ci ont clairement ressurgi au cours de cette dernière séance d’échanges informels, alors que chacun se sentait libre d’exprimer ses idées, et au déjeuner impromptu qui clôturait l’année. Ces échanges portaient surtout sur les études, les examens ou stages qui allaient suivre et sur les relations que les étudiants avaient avec leurs professeurs. Vint alors l’incontournable question des abus qu’ils pouvaient subir. Abus de pouvoir et de confiance, abus sexuels, harcèlements, sollicitations diverses, etc.
Des noms fusaient… dont certains me sont familiers. Les plaisanteries vinrent également comme pour exorciser ou mettre à distance, les drames vécus. La question de l’importance de la sanction pour toutes ces exactions fut abordée: peut-on laisser Bertrand Cantat se produire sur une scène et chanter, après un féminicide: le meurtre de Marie Trintignant en 2003? Et que dire, de Patrick Bruel? On cita aussi Roman Polanski, Gérard Miller…On attendait Woody Allen… Je suis alors intervenu, tout d’abord pour m’étonner qu’encore aujourd’hui, des étudiants fassent l’objet des sollicitations -équivoques ou explicites- de leurs professeurs. Après tous ces scandales, après Me Too, est-il possible que cela continue ? Ma candeur, non feinte, eut très vite sa réponse. On m’affirma que, oui, certains enseignants poursuivaient encore leurs étudiantes ou leurs étudiants, de sollicitations inacceptables… Les méthodes étaient les mêmes, certains ne se gênaient pas, etc. On apprend sur le terrain et tous ces témoignages interrogent… Ce qui se passe à l’Université, n’est pas toujours connu ou reconnu.
Je remercie mes étudiants, co-thérapeutes pour ce psychodrame, d’avoir parlé de leur vécu et de me confier leurs soucis. Voilà, sans doute, un des avantages de ce « tu », si difficile à manier, et d’une certaine proximité partagée. Il n’empêche… Je suis sensible au fossé qui nous sépare et à la différence entre générations. Comme on peut l’attendre, nos points de divergence réels, ne peuvent être méconnus. Je n’aimerais pas qu’ils soient irréductibles…
Je me suis surpris à évoquer les mères et grands-mères de nos étudiants pour leur faire part d’un point de vue partagé par tous ceux, femmes et hommes, qui refusent les outrances du wokisme. Celles de ma génération, leur faisais-je remarquer, pensent généralement comme ceux qui les accompagnent dans la vie. Elles ne les ont pas abandonné, même si elles sont fières du travail accompli, par et pour les femmes, depuis cinquante ans.
Je dois aussi rappeler que dans notre Service, il y a quelques mois, de jeunes internes, des femmes, avaient voulu interdire la venue de Pascal Bruckner qui venait présenter son live Je souffre donc je suis au staff du mardi matin. Les positions avancées et non p.c. de l’auteur n’étaient pas acceptées. Il a fallu toute l’autorité du chef de Service, David Cohen, pour que Pascal Bruckner puisse venir et se faire entendre. «

« Il est interdit d’interdire », un slogan de mai 68. Qu’on me pardonne, mais je déteste la censure et les ukases des partis ! La psychanalyse est une éthique de liberté. Et le célèbre poème de Paul Éluard, Liberté (1942) anime toujours nos cœurs, comme ceux de la génération qui m’a précédé et qui a tant lutté contre le totalitarisme. La Bataille de Gaulle, film d’Antonin Baudry sur le général de Gaulle, un chef-d’œuvre, se termine avec l’énoncé de ce poème : Sur mes cahiers d’écolier, j’écris ton nom… Connaîtra-t-on jamais le prix de la liberté ?
Nos étudiants psychologues ne veulent ni être des moutons de Panurge, ni hurler avec les loups. Le phénomène Me Too est considéré comme essentiel aujourd’hui, et la notion de consentement est désormais inscrite dans la définition pénale du viol et des agressions sexuelles en France depuis 2025, grâce en partie, au Consentement, un récit autobiographique de Vanessa Springora paru cinq ans plus tô.t La notion de «devoir conjugal» a fait la risée d’un patient qui utilise ce terme en s’en moquant pendant le psychodrame: l’homme, le masculin, est considéré comme un prédateur et tout mouvement de sympathie pour la gent féminine, semble au départ, suspect. L’homme blanc de plus de cinquante ans rase les murs, disent des patients traumatisés par l’âge et la télévision. J’aime citer Sigmund Freud et son Abrégé de psychanalyse et quand une femme me dit que 60% des hommes sont des agresseurs potentiels. «100% », je lui répond en citant L’Abrégé. Le père de la psychanalyse fait ce commentaire au chapitre II de cet ouvrage consacré aux pulsions : «Trop d’agressivité sexuelle fait d’un amoureux, un meurtrier sadique, une absence d’agressivité le rend timide et impuissant. » Et «Un homme, ça s’empêche. » écrit Albert Camus. Sigmund Freud, lui, parle de Surmoi.
De fait, ma génération est traumatisée, faisais-je remarquer à mes jeunes futurs collègues. D’autres personnes, bien connues de la presse et de la télévision, ne nous pardonnent pas de leur avoir laissé une planète invivable. La suspicion généralisée tourne parfois en ce moment au règlement de compte et à une guerre entre générations. Cela me semble parfois « incomblable » , et me voici face à ces étudiants, tel Socrate face à Calliclès ou Thrasymaque. Comment tenir le fil de ma philosophie? Socrate, accoucheur d’idées et pratiquant le dialogue, l’échange, n’est-il pas l’ancêtre du travail analytique, du psychodrame Nous avons cette année relu avec un patient ce dialogue de Platon où Calliclès exalte les pouvoirs de la jouissance sans entrave…
Repasser le bac avec lui, fait partie des joies du psychodrame et se confronter aux plus jeunes, des joies de notre métier. Merci donc à toutes et à tous, à notre belle équipe de cette année, si ardente et si talentueuse. Oui, il faut se révolter, inventer le monde nouveau. «Ce n’est qu’un début, continuons le combat.» répétait ma génération… Il faut aussi ne pas oublier l’Arche, celle qui réunit les âmes et les corps, et aussi les générations. Elle s’étend au-dessus de l’océan, réunissant deux mondes, comme Dona Prouhèze et Rodrigue, au milieu des étoiles, sur la scène de leur amour absolu… en Avignon.
Jean-François Rabain, pédopsychiatre et psychanalyste
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