Le Tartuffe ou l’Imposteur, de Molière version reconstituée de Georges Forestier et Isabelle Grellet, mise en scène d’Ivo Van Hove, (spectacle conseillé à partir de quinze ans)

 Le Tartuffe ou l’Imposteur, de Molière version reconstituée de Georges Forestier et Isabelle Grellet, mise en scène d’Ivo Van Hove,  (spectacle conseillé à partir de quinze ans) 

C’est une reprise – avec une autre distribution- de la mise en scène que pour le quatre-centième anniversaire de la naissance de Molière, le 15 janvier 2022, Ivo Van Hove- troisième collaboration avec la Comédie-Française- avait faite de cette version reconstituée d’après celle originelle en trois premiers actes, donc inachevée, selon le fameux registre de Lagrange- mais aussitôt interdite à sa création en 1664 (voir Le Théâtre du Blog). Le personnage de ce dévot, fourbe et lubrique, passait mal auprès de certains représentants du clergé catholique, alors tout puissant.
Louis XIV se laissera  convaincre d’interdire à Molière de représenter « une pièce de théâtre capable de produire de très dangereux effets. » Le 5 août 1667, Molière en donnera au Palais-Royal, une version en cinq actes L’Imposteur. Interdite aussi, elle n’a eu qu’une représentation. Dix-huit mois plus tard, la version définitive, enfin autorisée, connaît alors un grand succès public. Molière l’avait rendue moins provocante et a visiblement écrit le dernier acte pour faire plaisir à un Louis XIV tout puissant. Ici, il récompense les services rendus jadis par Orgon, lui pardonne de faits délictueux commis autrefois et punit ce Tartuffe délateur, coupable d’autres crimes. Ce n’est évidemment pas le meilleur des cinq actes…

Cette première version est donc différente de celle plus connue et jouée partout actuellement. A l’origine inspirée entre autres, par un certain Charpy, abbé de Sainte-Croix qui s’était introduit dans un famille ultra-catholique et y avait séduit l’épouse d’un homme assez naïf pour ne rien voir. Et ces trois premiers actes sont  plus axés sur l’arrivée d’un Tartuffe, assez miséreux, recueilli dans la rue par Orgon, un riche bourgeois et sur le tsunami qu’elle provoque dans sa famille. Lui-même, sa mère madame Pernelle et son épouse Elmire, le chouchoutent et admirent celui qu’ils considèrent comme un maître spirituel; aujourd’hui, ce serait un gourou séducteur et riche d’offrandes reçues par les membres d’une secte.D’un autre côté, leur fils Damis, Cléante, le beau-frère d’Orgon et Dorine, la gouvernante toute dévouée mais lucide et qui sait, au besoin, se faire entendre, le supportent très mal. Convoitée par Tartuffe, Marianne, la sœur de Damis et son amoureux, le beau Valère, ne sont pas encore les personnages classiques de cette première version.
Cette crise familiale va s’envenimer et tout explosera quand, pour «sceller ce lien unique », Orgon, complètement fasciné par Tartuffe, veut en faire son seul héritier.  Ce « pauvre homme » selon lui, n’a aucun scrupule à essayer de séduire la seconde jeune et belle épouse. Mais il sera finalement chassé..

Ces trois actes correspondent approximativement aux actes IIII et IV de la version définitive et,  comme le suggère Georges Forestier, on revoit madame Pernelle qui refuse de croire à la culpabilité de son Tartuffe. Elle provoque ainsi l’exaspération de son fils Orgon, qui, lui-même, ne voulait pas y croire. Et la pièce se termine plutôt qu’elle ne finit, sur quelques mots de cette insupportable dévote.
Cela se passe dans la Halle de la Villette investie par la Comédie-Française pour quelques semaines à cause de travaux à la salle Richelieu. Gradins pour quelque sept cent spectateurs, ouverture de scène comparable à celle de Chaillot, soit dix-huit mètres… Pas facile de loger cette pièce aux scène intimes dans un espace aussi vaste… Jan Versweyveld a conçu une intelligente scénographie un poil esthétisante avec des séries de huit  lustres  rideaux et passerelle noirs au fond du plateau… Mais, bien vu, il utilise le même genre de dispositif que Jean Vilar, il y a soixante-dix ans; le directeur et metteur en scène avait imaginé un praticable au centre du plateau quand il mettait en scène des comédies… de Molière, entre autres, L’Avare.

© Comédie-Française
© Comédie-Française

Ici, juste, un grand rectangle blanc où jouent les personnages, souvent dans la pénombre. Et on aimerait que l’ensemble soit vraiment davantage éclairé! Que voient les spectateurs des derniers rangs? Et les voix sont amplifiées par micros H.F. d’où une certaine sécheresse mais comment faire autrement dans ce bâtiment conçu avec une indispensable hauteur quand s’y passaient et s’y vendaient des bovins par centaines. Et nous n’avons pas bien compris la raison d’être de surtitrages, genre : « Qui piège qui?  » Comme s’il fallait aider  le public à se retrouver dans le scénario, pourtant simple.
Très brillante interprétation avec, en particulier, Marina Hands (Elmire), Christophe Montenez (Tartuffe), Thierry Hancisse (Orgon). Loïc Corbery (Cléante) Et les scènes érotiques quand Tartuffe déshabille presque Elmi et la caresse sans qu’elle s’y refuse son très soigneusement traitées et crédibles. Mais Ivo Van Hove aurait pu nous épargner ces flots de fumigène au début comme à la fin et ces lumières stroboscopiques que l’on voit partout. Ce spectacle mérite franchement mieux que ces procédés devenus la signature obligatoire des spectacles actuels. Et tout se passe comme si les metteurs en scène, toutes générations confondues, découvraient un nouveau joujou… peu coûteux mais polluant  (glycol!) et sans aucun intérêt artistique
A ces réserves près, Ivo Van Hove a réussi le pari de nous donner à voir avec intelligence cette première version de Tartuffe. Mais on aimerait  revoir cette mise en scène sur la scène Richelieu, mieux adaptée au quasi-huis clos de cette pièce-culte. Une fois de plus, une réalisation vraiment réussie dépend beaucoup du lieu où elle est présentée. Et cette grande halle était loin d’être idéale…

 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 11 juillet, Comédie-Française, Grande Halle de la Villette, 211 avenue. Jean Jaurès, Paris ( XIX ème). T. : 01 40 03 75 75. 

 


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1 + six =