Pupo di zucchero, texte et mise en scène d’Emma Dante
Cette créatrice sicilienne est maintenant bien connue en Europe et chez nous, avec vingtaine de spectacles. Entre autres et au festival d’Avignon, en 2014 Les Sœurs Macaluso (Le sorelle Macaluso), puis Bestie di scena où sept sœurs vivent ensemble dans leur quotidien souvent misérable et il y a deux ans Misericordia où trois prostituées élèvent le fils d’une amie décédée.
Emma Dante considère son théâtre comme social; et pas politique. Les acteurs de la compagnie Sud Costa Occidentale parlent en sicilien mais il y a un bon sur-titrage… Elle a ici adapté un conte de l’auteur napolitain Giambattista Basile (1566-1632), tiré de son Pentamérone où dix conteuses narrent cinq histoires différentes pendant cinq jours. Un recueil où se trouvent déjà les plus anciennes versions de Cendrillon, Le Chat botté, Peau d’âne, Blanche Neige, et qui a inspiré, entre autres, Charles Perrault…
Le jour du 2 novembre, c’est la fête des morts en Sicile. «Le théâtre, dit Emma Dante, est donc devenu pour moi le lieu de ces retrouvailles pour ne pas mourir de solitude. A la fois une célébration et un gymnase de la mémoire, un lieu où où s’entraîner à à maintenir vivant le souvenir de ceux qui sont partis. »

Ici sur le grand plateau avec des rideaux noirs, aucun décor, juste quelques chaises en bois, une petite table carrée… Cela commence en silence. Dans sa maison, un vieil homme en proie à la solitude, face aux souvenirs et aux images des disparus: son épouse marseillaise, ses trois filles en belle robe noire mortes du typhus, un gendre violent avec son épouse… Que nous verrons revivre bien entendu.
Alors, pour fêter ce jour des morts, il va préparer la petite table, avec du sucre et de la pâte à pain, une sorte de figure humaine qui sera ensuite colorée, comme le font les familles en Sicile et en Italie du Sud à cette occasion.
Peu de texte, de la musique et des danses… Emma Dante a imaginé une sorte de rituel, avec toujours en arrière-plan, la présence de ses disparus. «L’humanité, disait Auguste Comte, se compose de plus de morts que de vivants. »Ici, la mort se marie avec la vie et le vieil homme reste là seul face à son passé. Au début, il y a ce moment où l’acteur qui joue le vieil homme pétrit cette pâte à pain qui va devenir ce « puppo di zuchero », décoré de sucre vert et boules rouges et qui sera présenté aux spectateurs sur la petite table inclinée.

Plus tard, arriveront ensuite deux portants sur roues qui se rejoignent avec, au milieu un grand crucifix. Le vieux monsieur va regarder les neuf autres personnages accrocher leurs corps momifiés. Chacun à une place marquée par un numéro et la sienne occupée par une grande et merveilleuse poupée en longue robe blanche. il posera devant cet autel une quinzaine de petites bougies. Aucune musique, silence complet sur le plateau et dans la salle très recueillie. Un magnifique moment de théâtre.
Cette sculpture-installation a été commandée par Emma Dante à Cesare Inzerillo, un sculpteur palermois comme elle, Une idée théâtrale, de toute beauté et sans aucun doute influencée à la fois par ces corps momifiés et habillés, au couvent des Carmes à Palerme -les derniers, il y a un siècle- et par les spectacles de l’immense Polonais Tadeusz Kantor ( qu’Emma Dante admire beaucoup. Mais quand elle parle d’un «théâtre inachevé, imparfait » que je voulais aussi faire ».
Désolé,mais là, il y a maldonne: nous avons aussi vu tous les spectacles de Tadeusz Kantor (1915-1990) en France comme en Italie et l’avons bien connu. Il était d’une rigueur exemplaire à la fois dans ses mises en scène et scénographies.
Il faut espérer qu’un jour cette sculpture reste intacte et trouve sa place dans un musée d’art contemporain, ou de scénographie comme celui de Moulins (Allier) qui s’est récemment ouvert et dont nous vous parlerons.
Malheureusement, tout le spectacle n’a pas cette grâce et cette rare beauté. Et la gestuelle est inégale, avec à la fois, des mouvements d’ensemble très bien réglés, les belles danses des trois sœurs, ou ce magnifique solo en marche arrière de l’acteur ivoirien Tiebeu Marc-Henry Brissy Ghadout. Mais quand l’acteur qui joue le vieil homme essaye de marcher comme un vieil homme, puis oublie, là, cela ne va pas du tout. Et quand le mari donne des coups de pied dans le ventre de sa femme, il faut se pincer pour y croire! Désolé, mais au théâtre comme le dit souvent notre amie Christine Friedel, il ne peut y avoir ni détails ni excuses, surtout dans la direction d’acteurs. Et il y a des longueurs, alors que le spectacle dure soixante minutes.
En fait tout se passe comme si Emma Dante avait eu du mal à dire à la fois son obsession d’être un jour mangée par les vers et «à raconter quelque chose qui fait partie de la vie. » Ici, ces personnages de conte semblent un peu minces et souvent perdus sur ce plateau noir, jusqu’à la magnifique scène finale, elle exemplaire mais qui exige un grand espace pour être bien mise en valeur.
Alors à voir? Comment ne pas être partagé? Ce spectacle a quelque chose de décevant. A la fois, une réussite indéniable avec des images de toute beauté mais le texte est assez faible faible, un temps et un espace pas très bien gérés. Dommage… Nous vous parlerons aussi de La Scortecata, l’autre spectacle d’Emma Dante qui commencera ici le 17 juin.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 28 juin, Théâtre de la Colline, 17 rue Malte Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 66 52 52.
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