Les Ailes du désir, chorégraphie de Bruno Bouché, avec le Ballet de l’Opéra du Rhin
Pour sa première grande forme chorégraphique, le directeur artistique a réuni les danseurs pour une vaste fresque en deux actes, à partir du film-culte de Wim Wenders, Les Ailes du désir (Der Himmel über Berlin: Le Ciel au-dessus de Berlin) réalisé en 1987 quand un mur séparait encore la ville en deux. Damiel, un ange descendu sur terre pour l’amour d’une mortelle, est fasciné par la grâce de Marion, une jeune trapéziste, et va se couper les ailes et goûter à l’existence humaine et au plaisir des sens. Aidé par Peter Falk, dans son propre rôle d’acteur hollywoodien en tournage à Berlin. «Il y a, dit Bruno Bouché, une force poétique à laquelle la danse peut offrir une énergie et une vibration: le souffle, la suspension, l’élan, la chute.» Dans la première partie, la chorégraphie essaye vainement de coller à la trame narrative du film. Plus libre, moins théâtral, le second acte s’engouffre dans la bouffée d’air laissée par le : «à suivre » qui clôt le film de Wim Wenders.
Deux anges veillent sur le théâtre et dans la pénombre, les projecteurs saisissent au poulailler et au balcon, la silhouette mythique de Damiel, en manteau gris (Bruno Ganz dans le film)… et son ami l’ange Cassiel… Aux premiers rangs du parterre, debout, une petite fille leur sourit. Puis le rideau s’ouvre sur le plateau dominé par des cubes noirs mobiles : en fond de scène, un plan de la ville, barré d’un tube fluo blanc. Dans cette grisaille, Damiel (Marwik Schmitt ou Ryo Shimizu) et Cassiel (Alain Trividic) observent une foule pressée : le corps de ballet défilant en costumes colorés : seul moment bigarré dans les tenues noir et blanc signées Thibaud Welchlin.

Rôde un homme en imperméable mastic (Marin Delavaud)… Mais qui n’a pas vu le film reconnaîtra-t-il Peter Falk, une sorte d’intermédiaire entre les invisibles et les humains ? Et verra-t-il que le personnage errant avec un livre, est Homère? Mais qu’importe le fil narratif. la cohorte des anges se déploie en vastes mouvements et sauts, sur Lemminkäinen Suite de Jean Sibelius. Témoins muets d’une humanité perdue qui danse sur LaValse triste du compositeur, ou qui se regroupe autour d’un avatar de Nick Cave, chantant Silence is sexy du groupe underground berlinois Einstürzende Neubaten.
«Nul ne chante plus purement, que ceux qui sont au fond de l’enfer », écrit Franz Kafka. Cette pureté apparait avec Marion (Julia Weiss ou Dongting Xing). Naîtra entre elle et l’Ange, un pas de deux fluide et lumineux… « Etre aimé ,c’est se consumer dans la flamme, aimer, c’est rayonner d’un lumière inépuisable », écrit Rainer Maria Rilke. Entre ces scènes intimes, les danseurs prennent possession de l‘espace, débordant d’énergie. Et la pièce hésite encore entre théâtre et danse narrative.
Après l’entracte, huit danseurs suspendus à des filins sortiront de longs manteaux gris pour atterrir, et pendant une heure, le ballet défiera les lois de la gravité terrestre en d’impressionnants chassés-croisés. La clarté une fois retrouvée après la lourde atmosphère du premier acte, se succèdent pas de deux tourbillonnants et portés éblouissants. Vitesse et virtuosité…
Bruno Bouché allie grammaire classique et contemporaine et met en valeur le technique imparable de ses interprètes: «Je souhaite qu’on ne se pose plus la question de savoir si ce que l’on voit est un langage classique.» Même souci pour la bande-son réalisée avec la compositrice Jamie Man, à partir de musiques de Jean Sibelius, Olivier Messiaen, John Adams, Steve Reich et de l’émouvant Nun Komm, der Heiden Land et d’Il Siciliano de Jean-Sébastien Bach, interprétés ici au piano par Bruno Anguerra Garcia.
Retentit au final, comme un hymne joyeux à la vie, Hope there’s someone du groupe folk américain Antony and the Johnsons: «Hope there’s someone Who’ll take care of me/When I die, will I go.»
Dans l’ensemble, nous sommes restés sur notre faim, mais, emporté par tant de vigeur, le public a offert aux artistes une longue et chaleureuse ovation debout.
Mireille Davidovici
Jusqu’au 1er avril, Théâtre du Châtelet, Place du Châtelet, Paris (I er). T. : 01 40 28 28 28.
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