La Mort de Danton de Georg Büchner, mise en scène de Simon Delétang

La Mort de Danton de Georg Büchner, traduction de Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil, mise en scène de Simon Delétang

A l’acte II, il y a ce dialogue entre Robespierre et Danton qui lui dit: “Là où cesse la défense légitime, commence le meurtre, je ne vois pas de raison qui nous contraigne à tuer plus longtemps. Et Robespierre lui répond : « La révolution sociale n’est pas encore finie, celui qui fait une révolution à moitié, creuse lui-même son tombeau. La bonne société n’est pas encore morte, la force saine du peuple doit prendre la place de cette classe à tous points de vue blasée. Il faut que le vice soit châtié, il faut que la vertu règne par la terreur. Ici, Danton s’approche et lui dit à l’oreille : «Je ne comprends pas ce mot: châtiment. Toi et ta vertu, Robespierre ! Tu n’as jamais pris d’argent, tu n’as jamais fait de dettes, tu n’as jamais couché avec une femme, tu as toujours été correctement vêtu et tu ne t’es jamais saoulé. Robespierre, tu es scandaleusement honnête. J’aurais honte d’arborer pendant trente ans, entre ciel et terre, la même physionomie morale ; rien que pour la misérable satisfaction de trouver les autres pires que moi. N’y a-t-il donc rien en toi qui te dise parfois tout bas, en secret: tu mens, tu mens ! Et Robespierre (qui se dérobe) a le mot de la fin:  » Ma conscience est pure. »

© Christophe Raynaud de Lage,
© Christophe Raynaud de Lage

En quelques répliques, tout est dit et le public connait, bien sûr, l’issue de ce conflit idéologique, plaie béante d’une Révolution qui a construit les fondements de notre société républicaine. «Georg Büchner, dit Jean-Louis Besson, trouve la trame de sa pièce dans l’Histoire de la Révolution française de Thiers, qu’il cite abondamment et parfois littéralement. Joué en costumes «d’époque», dans une mise en scène très cinématographique, ce spectacle fait souvent penser au Danton d’Andrzej Wajda (1983) que le réalisateur avait adapté de L’Affaire Danton, une pièce de Stanisława Przybyszewska. Le thème de ce film était le conflit entre Robespierre (Wojciech Pszoniak) et Danton (Gérard Depardieu). L’ouverture du Don Giovanni de Mozart au premier acte donne le ton. Loïc Corbery est,  avec rage et conviction, un Danton séducteur et libertin, jouisseur et libre de sa vie. Clément Hervieu-Léger impose avec justesse un Robespierre presque aristocratique, rigide et cruel. A la fin de l’acte II, il soliloque, enlève sa perruque poudrée et montre une brève fragilité devant son ancien ami : «Un instant ! Est-ce vraiment cela ? Ils diront que je l’ai ôté de mon soleil, parce que sa figure gigantesque jetait trop d’ombre sur moi. Et s’ils avaient raison? » Marina Hands est une lumineuse Marion,maîtresse de Danton.

Le metteur en scène a souvent recours à l’adresse au public avec des personnages à l’avant-scène. Nous retiendrons le remarquable et violent discours de Saint-Just, joué avec ferveur par Julien Frison : « Pourquoi un événement qui transforme l’organisation tout entière de la nature morale, c’est-à-dire de l’humanité, ne s’accomplirait-il pas dans le sang ? L’esprit du monde utilise nos bras dans la sphère spirituelle, tout comme il se sert des volcans et des inondations dans la sphère physique. Qu’importe qu’ils meurent d’une épidémie ou de la Révolution ! »

Les acteurs ont tendance à crier leurs désaccords mais la fiction est dépassée par la réalité actuelle: comme les invectives de nos députés à l’Assemblée Nationale ! A plusieurs reprises,Georg Büchner fait allusion au monde de la scène et Danton parle avec émotion de sa fin proche : «Mourir de la guillotine, de la fièvre, ou de vieillesse? Le mieux, c’est encore de disparaître en coulisses d’une jambe alerte, pouvoir encore en sortant gesticuler avec élégance et entendre les applaudissements des spectateurs. C’est bien joli, et ça nous convient, nous sommes constamment sur le théâtre, dussions-nous à la fin être poignardés pour de bon. C’est une bonne chose que la durée de la vie soit un peu réduite, l’habit était trop grand, nos membres ne pouvaient pas le remplir ».

La mise en scène et le jeu des acteurs font passer avec vérité les messages politiques du texte et, pour cela, il faut voir cette pièce qui entre au répertoire de la Comédie-Française. Mais pourquoi nous infliger une telle fin d’opérette avec une exécution capitale sur une guillotine dorée, faite par un bourreau coiffé d’une tête de taureau aux cornes également dorées ! Un clin d’œil aux soirées libertines de Danton et de ses amis, évoquées au début du spectacle?
Cette fin n’est pas à la hauteur de cette page importante de l’histoire de France racontée par Georg Büchner. Retenons cette phrase de Saint-Just, projetée sur un drapeau tricolore avant le lever du rideau : «Tous les arts ont produit des merveilles, l’art de gouverner n’a produit que des monstres. »

Jean Couturier

Jusqu’au 4 juin, en alternance. Comédie-Française, place Colette, Paris (Ier). T. : 01 44 58 15 15.

 


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

7 − 3 =