Pueblo, texte et mise en scène d’Asciano Celestini, traduction et adaptation de Patrick Bebi et David Murgia
De légers rideaux blancs laissent entrevoir un espace encombré où semble vivre un homme (David Murgia). Il surgit et nous ouvre les yeux sur le monde des invisibles, déclassés, oubliés, niés par la société. L’auteur de ce texte (2020) met ici en lumière l’histoire intime et les rêves de ces anonymes pour leur redonner une humanité. «Ce qui m’intéresse, dit-il, dans ces personnages, c’est leur humanité. Je veux raconter comment ils sont avant que la violence ne les transforme en centre d’intérêt pour la presse, mais je veux aussi raconter le monde magique qu’il y a dans leur tête. »
« Le monde qui les rend beaux et qui, lui seul, peut les aider à ne pas disparaitre. Les paysans lucaniens ou frioulans, les bergers de Sardaigne ou des Abruzzes, les ouvriers agricoles des Pouilles ou de Sicile, et tous les autres pauvres du passé quittant terres et familles, abandonnant un horizon culturel pour chercher à s’intégrer dans l’éphémère monde du triangle industriel. Ils entraient dans l’Histoire comme des vaincus mais recevaient en échange un frigo, un chauffage central et l’italien simplifié appris à la télévision. Aujourd’hui, les nouveaux pauvres n’auront pas même cela, en échange de leur défaite. Alors, cela vaut la peine que l’on sauvegarde au moins la culture qu’ils ont dans le cœur et la magie qu’ils cachent dans leur tête. »

Ici, le narrateur semble aussi lui aussi être un marginal. Depuis la fenêtre de son studio de trente-cinq m2, à la périphérie d’une ville, il regarde de quoi peut bien être faite la vie de gens qu’il ne connaît pas, habitant en face de chez lui.
Avec Pierre, son colocataire, il imagine « une vieille, de plus en plus vieille et une jeune femme, de moins en moins jeune, probablement caissière à l’essai au supermarché. Pueblo est l’histoire de cette jeune femme et de toutes les personnes qu’elle rencontre. »
Nulle colère, nulle plainte dans ce long poème à vif qui ne s’essouffle jamais, accompagné par la douceur de l’accordéon de Philippe Orivel. Ces récits, fruit d’un travail de recherches sur le terrain et sur l’imaginaire collectif de notre époque, donnent vie à ces laissés pour compte travaillant dans un entrepôt, un supermarché ou vivant sur un parking. Comme cette clocharde refusant de faire la manche, connue mais ignorée de tout le monde, ou ce petit gitan de huit ans fumant sous la pluie. Il y a aussi une caissière qui se rêve en reine et le devient ou une tenancière de bar surveille ses machines à sous. Bref, le triste résultat d’une gestion capitaliste qu’aucun gouvernement n’a vraiment cherché à modifier …
David Murgia, co-fondateur du Raoul Collectif avec Une Cérémonie, Rumeur et petits jours, Le signal du promeneur, est aussi auteur, metteur en scène et acteur au cinéma, notamment en 2021 dans Tom Medina de Toni Gatlif. Dans ce même théâtre, avec Asciano Celestini, David Murgia avait déjà en relief le monde des cyniques dans Discours à la nation et avait fait un portrait caustique du sous-prolétariat dans Laïka en 2018.
«Pueblo veut être un théâtre qui joue avec nos représentations du monde et des gens qui le peuplent, un théâtre qui met en valeur les notions de classes, d’inégalités sociales et déshumanisation. Et qui s’engage dans le monde et dans les règles de l’art, comme le ferait la littérature ou la peinture. En effet, ceci est de l’art. Et nous ne montons pas sur le plateau pour lire un manifeste, mais pour donner vie à un poème.
Si c’est bien du théâtre que nous faisons, il va de soi que le politique est partout, que l’artiste (…) à côté du grand récit médiatique, écrit d’autres lignes. » David Murgia, narrateur empathique et flamboyant, offre au cours de ce récit ininterrompu, des images de vies où des fantômes viennent consoler les vivants.
Frédérique Pierson
Jusqu’au 23 octobre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème).
Le 15 novembre, Maison de la Culture, Tournai (Belgique)
Du 6 au 17 décembre, Théâtre des Célestins, Lyon ( Rhône).
Le 21 avril, Théâtre Daniel Sorano, Toulouse (Haute-Garonne).
Laisser un commentaire