Amok de Stefan Zweig, adaptation d’Alexis Moncorgé, mise en scène de Caroline Darnay
Dans Amok ou le Fou de Malaisie, une nouvelle de l’écrivain autrichien parue en 1922, un narrateur rapporte les confidences désordonnées d’un inconnu sur un bateau. Alexis Moncorgé, seul en scène, a choisi d’adapter le récit des mésaventures du malheureux sous forme de monologue.
Dès les premières minutes, le couperet tragique est déjà tombé. Une voix off annonce qu’un homme et un cercueil ont été engloutis par les flots. Reste à remonter le temps pour comprendre ce qui a poussé l’amok à un geste si désespéré.
Mais qu’est-ce qu’un amok ? Le terme, qui avait ressurgi dans les médias pour qualifier le copilote aux commandes de l’Airbus A320 allemand qui s’est crashé il y a quelques mois, désigne un homme soudain pris de folie meurtrière, tuant tous ceux qu’il rencontre dans sa rage suicidaire.Le mot provient de l’observation ethnologique de ce type de comportement meurtrier individuel et masculin en Inde.
Dans ce spectacle tendu par une fièvre de dire, l’amok n’est autre qu’un médecin qui, muté dans les colonies, n’a pas su venir en aide à une magnifique aristocrate venue le chercher «au milieu des indigènes et des animaux» pour lui demander de l’avorter. Le comédien maîtrise parfaitement sa partition, recréant sous nos yeux des saynètes l’opposant à cette femme superbe et hautaine.
Nous assistons à un duel d’orgueil où s’affrontent le sang-froid de celle qui ne confesse que «vertiges et faiblesses», et le besoin de reconnaissance de celui qui, comme souvent chez Stefan Zweig, éprouve fascination et répulsion pour les femmes de caractère.
Le désir transforme le médecin en amok, le pousse aux pires imprudences et l’expose aux humiliations. Mais la femme droite dans ses bottes, courant à sa propre ruine (la misogynie de l’auteur affleure!) peut être, elle aussi, perçue comme une figure tragique d’autodestruction.
Rien de renversant dans les choix de décor, explicites. Quelques caisses figurent le navire, un lustre, la salle du bal, et une atmosphère fantastique supplante peu à peu le réalisme initial : le metteur en scène joue sur le clair-obscur : la moiteur de l’Asie transparaît.
Mais la création sonore est parfois caricaturale : une cloche (fêlée ?) martèle les étapes de la descente aux enfers du personnage principal, un tic-tac marque l’écoulement fatal du temps, et des voix envahissent l’espace. C’est dans le jeu sûr et investi du comédien que l’on trouve grand plaisir à écouter cette histoire.
On pourrait presque fermer les yeux, tant sa voix qui épouse la psychologie de chaque personnage, est maîtrisée. Mais ce serait rater ses convaincantes compositions de la folie : danses, et brûlants dialogues insensés avec une ampoule qui devient tour à tour femme, lueur démente, spectre.
Stéphanie Ruffier
Théâtre du Roi René, rue Grivolas, à 13h jusqu’au 26 juillet.
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