Festival d’automne
Lexikon conception d’El Conde de Torrefiel, mise en scène et dramaturgie de Tanya Beyeler et Pablo Gisbert
Magnifique, splendide, le spectacle a été créé au Centro Dramatico Nacional de Madrid en avril. Le plateau s’ouvre dans tout son espace, à la mesure des Ateliers Berthier. Rien que les planches et un cyclo au lointain qui changera de couleur selon les scènes. Autrement dit, le vide d’une immense galerie d’art. Ce qu’on perçoit dès le premier conte.

Non, la frêle silhouette d’une actrice qui nous tournant le dos, micro en main, questionne ce qu’elle voit et que nous voyons nous aussi : une vaste toile blanche, d’abord tendue sur un châssis sur laquelle s’activent des peintres juchés. Ils posent d’abord les couleurs primaires, puis les recouvrent avec soin et patience, jusqu’à former l’image d’un crâne. On comprend alors le titre de ce premier de sept contes : Basquiat.
D’autres objets plastiques viendront successivement jouer les six autres «contes pour le futur » : une haute statue parlante rend un juste hommage aux régisseurs présents sur le plateau, des « têtes parlantes » robotiques -non des présentateurs de télévision mais de très belles sculptures – discutent des mensonges du langage et de sa force comme outil de contrainte et d’aliénation. Une « performance » à la Documenta de Kassel, est présentée à deux touristes espagnoles de bonne volonté (comme la performance elle-même) : de quoi embarquer le public dans un rire complice mais sans bienveillance… Les surtitrages-en français et en anglais -on est à l’Odéon-Théâtre de l’Europe- font partie de l’œuvre.
On admire beaucoup, on rit parfois et… on souffre de magnifiques images filmées – du vrai cinéma, de la « lumière en mouvement » – aveuglantes, changeant à un rythme qui n’est vite plus tenable (c’est le conte-cinéma) avec trop-plein d’images traitées avec autant de technicité que d’invention: accélérations, superpositions, couleurs inversées, projection du négatif, effets presque stroboscopiques …) Et on souffre aussi d’une musique envahissante avec basses ininterrompues, nous assénant sans répit ses décibels: une véritable agression sensorielle, comme l’a dit finement un spectateur.
Et cela dit quoi? Que l’art exposé devant nous est malin, mais pas forcément de bonne foi. Plein la vue, mais sans être dupe : la performance ridiculisée en vaut bien une « sérieuse ». Grandiose, mais dérisoire. Radicale, et bien soignée, ce qui est la moindre des choses. Nous saluons au passage les artisans de chaque métier qui font du théâtre, un art vivant. José Brotons à la robotique, il donne une vraie poésie au spectacle, Maria Anton Gabot, Teo Guillem et Carlos Pardo maîtrisent la vidéo dont ils poussent jusqu’à l’agression, la force de beauté, Rebecca Praga à la conception sonore et Uriel Ireland, au son, Andrea Fortenza à la lumière, Isaac Torres, El Conde de Torrefiel, (le couple fondateur), à la scénographie.
Le tout constituant l’œuvre même et qui nous dit à quel point, il faut se méfier des mots, menteurs, dominateurs, etc. Comme Jean-Luc Godard, dans Adieu au langage, auquel le spectacle rend hommage à sa façon, avec le conte-cinéma » et son flux de couleurs en mouvement. On n’en dira pas plus, le langage étant suspect. Quelques mots, pourtant, surnagent obstinément quand on rappelle les centaines de milliers de morts pendant la guerre civile espagnole et de l’ouverture actuelle des fosses communes. L’histoire réelle traverse alors l’Art un instant. Encore une ruse pour nous permettre de traverser ce qui est peut-être une nouvelle forme de pompiérisme ?
Christine Friedel
Jusqu’au 16 octobre, Ateliers Berthier-Odéon, Théâtre de l’Europe, 1 rue André Suarès, Paris (XVIII ème). T. : 01 44 85 40 40.
De janvier à avril, à Barcelone, Séville, Grenade (Espagne).
Laisser un commentaire