L’Affaire Dussaert, texte et mise en scène de Jacques Mougenot
Un spectacle créé il y a vingt ans et qui a obtenu les prix du Festival d’humour à Dax en 2007, du Philippe Avron au festival d’Avignon (2011) et enfin,du spectacle d’humour à Rio de Janeiro en 2017. Et il atteindra bientôt sa millième représentation… Avec une histoire inspirée par une affaire, la vente publique de la dernière œuvre du peintre Philippe Dussaert (1947-1989).
Jacques Mougenot, très bien documenté, en profite pour étriller l’art contemporain, un marché souvent incompréhensible pour le public et qui a connu de belles truanderies. Comme les nombreux faux Salvador Dali, d’Yves Kein ou de Ben, ou celle -authentique- que nos polices parallèles nous avaient signalée. Trop savoureuse pour ne pas la citer: il y a une bonne trentaine d’années, un riche homme d’affaires et collectionneur avait acheté avec grand plaisir, la sérigraphie d’un célèbre peintre dans une galerie aussi célèbre de Paris. (A un prix élevé en francs, équivalent à environ 5.000 euros pour une œuvre quand même éditée à plusieurs dizaines d’exemplaires numérotés). Donc, une excellente affaire pour la galerie…
Oui, mais… cet homme d’affaires alla à New York où il fut invité par un client, lui aussi, bon collectionneur d’art contemporain. Dans un beau salon, était accrochée la même sérigraphie. Pourquoi pas? Mais avec le même numéro que son exemplaire, acheté à Paris. Aïe !Aïe! Aïe! Revenu à Paris, furieux, il rencontra un directeur de la célèbre galerie et lui raconta cette histoire fort peu reluisante. » Mais, c’est normal, monsieur, il y a une série française, une série espagnole et un série américaine. « Vous avez dit: cynique? » Nous ne connaissons malheureusement pas la fin…

Bon, revenons à notre Jacques Mougenot, seul, sur cette belle scène aux murs de pierre où il y a juste une table avec quelques feuilles, un gros catalogue, un verre, une carafe d’eau. Plus loin, un écran sur pied. Le conférencier a un discours à la fois subtil et précis, tout à fait accessible à un public peu féru d’art moderne et contemporain, quand il nous parle de l’œuvre d’un artiste mal connu, mort à quarante-deux ans. Il commence par lire une monographie écrite par madame d’Argenson, ancienne galériste et critique d’art.
*«A l’heure où foisonnent les genres, les tendances, les écoles et les mouvements dans l’art contemporain, il était à craindre qu’une peinture inclassable, faute d’étiquette, rebute la critique, qu’un artiste qui réussit ce tour de force presque impossible d’appartenir à la fois à l’avant-garde et à la tradition, soit d’emblée condamné par les partisans de l’un et l’autre bord, bref, que celui qu’on a surnommé «le peintre de l’inaperçu », passe lui-même inaperçu. »
Jacques Mougenot fait ensuite un bref rappel historique sur le mariage fréquent entre art contemporain et canular depuis 1913, quand Marcel Duchamp a exposé ses ready-made: La Roue de bicyclette, Le Porte-bouteilles ( en fait, un sèche-bouteilles) et La Fontaine, un urinoir en faïence blanche posé à l’envers. Puis il en vient à une rapide biographie et à l’œuvre même de Philippe Dussaert avec la projections de quelques-uns de ses tableaux où il reproduit les seuls fonds de tableaux célèbres mais sans aucun de leur personnages : Après La Joconde de Leonard de Vinci, Après le déjeuner sur l’herbe d’Edourd Manet, Après les joueurs de cartes de Paul Cézanne, Après l’Angélus de Jean-François Millet, Après le radeau de la Méduse de Théodore Géricault.. Et Après La Pie de Claude Monet, un paysage de neige sans pie ni son ombre… Mais il dit ne pouvoir en montrer beaucoup d’autres, dix-neuf toiles étant dans des collections privées auxquelles il n’a pas eu accès et seulement cinq, dans des musées à Düsseldorf, Tel-Aviv, Philadelphie, Berlin, Anvers.
Et il fait une habile comparaison (même si comparaison n’est pas raison) avec des œuvres du XX ème siècle comme les rayures de Daniel Buren, les compressions de César, les parpaings de Carlota: « Philippe Dussaert n’obéit qu’à un seul système : celui de nous faire réenvisager l’image patrimoniale, en décalant nos repères culturels. »Et, logiquement, Philippe Dussaert conçoit Après tout, dit Jacques Mougenot qui cite bien sûr, le fameux Carré blanc sur fond blanc de Malevitch (1918) et il rappelle le non moins fameux canular d’Alphonse Allais qui, en 1883, avait exposé à la galerie Vivienne, une toile entièrement blanche: Défilé de communiantes chlorotiques sur champ de neige.

Revenons à Philippe Dussaert. Eh bien, il est plus exigeant avec lui-même, il «dépasse sa finalité» comme on l’a écrit, et non content de supprimer la peinture, il supprime le support… Si bien que dans la galerie d’Argenson, y’a rien ! Vous comprenez pourquoi on a parlé de canular à l’époque. »
Et il cite un extrait d’un article assez prétentieux comme il en existe des milliers dans la presse spécialisée« Philippe Dussaert donne réalité à une œuvre sans mesure qu’aucun artiste n’avait encore osée, si tous peut-être l’avaient rêvée: représenter le Néant, dans sa traduction la plus juste et son expression la plus pure.. Dussaert nous prouve ainsi qu’il sait renoncer à sa technique quand le sujet le lui impose. C’est le signe du grand art et, sans ironie, la démonstration d’une savante et courageuse économie de moyens. » C’est pourquoi… (c’est un autre) c’est pourquoi, je prétends qu’il y a dans les œuvres de Dussaert, à défaut d’un style unique et identifiable, une cohérence plastique jamais démentie, celle d’une volonté implacable à nous faire « voir l’invisible ». C’est en quoi Dussaert est l’initiateur d’un mouvement que j’appellerais, s’il fallait lui donner un nom, les « vacuistes », les peintres du vide et de l’ellipse. Le mot ne fera pas fortune, car le mouvement ne fera pas école. Après Dussaert aucun peintre n’osera se risquer à travailler dans cette direction. (« On est dans la signifiance du non- signe », vous pouvez dire : « On touche avec Dussaert à la plénitude du vide. »
Enfin, Jacques Mougenot en arrive à cette fameuse affaire Dussaert. En 89, a eu lieu à l’hôtel Drouot à Paris, la vente publique de la dernière œuvre de l’artiste? Mme d’Argenson met en vente Après tout qu’elle a acquis du vivant du peintre pour 500.000 francs ( on était en 89). Alors, dit le conférencier, elle ne peut pas produire l’œuvre, bien sûr, mais elle a le certificat de vente, la facture en bonne et due forme. Et heureusement qu’il y a cette facture, car c’est elle qui donne quelque réalité à l’œuvre (et aussi un titre de propriété.) C’était la première fois qu’une œuvre immatérielle faisait l’objet d’une vente publique en France.(…) mise à prix était à 600.000 francs, étaient au nombre de sept, dont trois musées internationaux ! Pas n’importe lesquels : y’avait d’abord la galerie de Düsseldorf dont je vous ai parlé tout à l’heure, qui a déjà un Dussaert, y’avait le musée de Sao Paulo, et surtout le MOMA de New- York ! Alors il est très important de se rendre compte – du surréalisme de la situation, (…) L’exposer, ça veut dire qu’il faut lui consacrer une salle entière. Ben oui, parce que si vous mettez la moindre chose à côté, même une œuvre insignifiante (vous me direz qu’il n’y a pas d’œuvres insignifiantes dans les musées, mais à supposer qu’il y en ait une), on ne verrait plus qu’elle, et Après tout passe complètement inaperçu. Après tout, vous l’avez compris, ne supporte aucune promiscuité (et pas même une chaise de gardien ou un extincteur : par les temps qui courent, on pourrait confondre ça avec des œuvres d’art…)
Pour huit millions, le Ministère préemptera l’œuvre conceptuelle de Philippe Dussaert: « Il fallait que la France revendique à cette occasion l’artiste, sinon le plus révolutionnaire, du moins le plus novateur de sa génération, qui lui faisait honneur, et qui la confirmait dans ce rôle de guide spirituel qu’elle a aux yeux du monde en matière d’art et d’innovation depuis la Révolution. » Mais l’année suivante, un rapport de la Cour des Comptes dénonce cet achat et Jacques Mougenot souligne qu’une commission réunissant un expert en art, un critique d’art, un historien d’art, un spécialiste des finances publiques, un autre du droit constitutionnel, un autre de la propriété intellectuelle, un sociologue, un philosophe doit donner son avis sur le fait qu’Après tout est ou non une œuvre d’art…
Et la suite? Jacques Mougenot lit une phrase visionnaire d’Eugène Delacroix disant à son élève, Andrieu: «Le jour où les peintres auront perdu l’amour et la science de leur outil, les théories stériles commenceront. Car ne sachant plus écrire leur pensée avec des formes et des couleurs, ils l’écriront avec des mots, et les littérateurs les auront. »

Allez, côté art contemporain, une pour la route: une « sculpture », faite de poutrelles et fils de fer manquait à l’appel dans les réserves d’un centre d’art contemporain étatique où elle avait été dormait, entreposée sous des couches de poussière… Elle avait simplement été mise à la benne, sur ordre d’un des conservateurs qui n’avait pas cru y voir une œuvre. Encore une : une dame, la cinquantaine, avait demandé en 94 à une hôtelière du coin quand les vitraux provisoires de la cathédrale de Conques (Aveyron) allaient être remplacés! Une centaine conçue par Pierre Soulages qui venait jute d’être posée en 94 après sept ans de recherche, fabrication et pose…
Et la fin de ce savoureux spectacle ? Non, vous ne l’aurez pas: très au point, d’un humour étincelant où Jacques Mougenot qui a une excellente diction, il étrille avec saveur l’art contemporain sur fond d’art conceptuel dont Jean Clair nous avait dit, il y a une quarantaine d’années: « Je ne sais pas s’il a un avenir mais il a déjà un passé. « Juste une réserve: les reproductions des œuvres projetées pourraient être de meilleure qualité. En tout cas, vous passerez un bon moment et on aimerait bien que l’auteur et acteur de ce spectacle en ait un autre sous le coude…
N’hésitez pas et allez voir Jacques Mougenot. Nous n’avons pas dix monologues comme celui-ci à vous recommander et une occasion de rire, en ces temps sinistres, franchement, cela ne se refuse pas.
Philippe du Vignal
Du 7 octobre au 17 janvier, puis du 22 janvier au 27 mars, Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-aux-Lards, Paris (IV ème ). T. : 01 42 78 46 42.
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