La Loi du désir d’Esteban Hupé et Barnabé Lambert, mise en scène d’Esteban Hupé
Le spectacle avait reçu le Prix du public 2024 au festival Icart et le Prix du jury, l’an passé au festival Écarts. Ses auteurs explorent les excitations, les troubles sensoriels et psychiques suscités par le désir chez les adolescents. Dans notre société de consommation soumise aux diktats de la séduction et de la performance, ce passage à l’âge adulte dans le rapport amoureux, est bien souvent une épreuve… Avec ce seul en scène, ils nous livrent le récit introspectif de Berlan, encore vierge. Le spectacle commence par le cauchemar, du jeune homme de dix-sept ans. Aussitôt, le public est saisi par une atmosphère obscure, sorte de messe noire ( le Prêtre essuie ses muscles avec un torchon au dessus d’une bassine d’eau. A côté de la bassine, un chandelier pour l’instant éteint.)
–Le Prêtre : « Alors ? Cette première fois ? »- Berlan : « Pas encore mon père, pas encore. » Le prêtre allume les bougies. Le dépucelage masculin, thème peu courant au théâtre (et aussi en littérature) est ici traité dans un état d’esprit contemporain et une langue expressive, riche de théâtralité. L’interprétation remarquable de Barnabé Lambert (Berlan) nous transmet toute l’angoisse et le désir de l’adolescent face à « la première fois ».
Berlan se sent anormal. Sa vie d’adulte va-t-elle commencer un jour ? Ici, pas d’amour mais un seul objectif : devenir un homme fort, viril et pour cela, il doit franchir le cap :« Ce soir, je vais devenir un homme. L’homme que je dois être, qu’il faut être. » La pression de l’univers pornographique, la performance sexuelle doivent être surmontées avec succès! Et le culte du plus fort en la matière, quels que soient les moyens pour l’être, dictent les règles à suivre : « Ce soir, faut qu’on soit des loups, faut qu’on soit des putains de loups, en mode full moon, crocs acérés, la rage au bord des lèvres, ahouuuuuuu.»
Grâce à une scénographie très sobre et à la mise en évidence de la corporalité, toute en souplesse, la précision des gestes, le tumulte, la honte, et l’envie physique, ressentis par ce jeune sont ici mis en lumière de plein fouet. À tel point qu’un certain malaise s’empare parfois du public. Dans ce solo, les nombreux personnages hauts en couleur, sont tous interprétés par un seul comédien -merveilleux Barnabé Lambert- un prêtre culturiste, les participants à une cérémonie d’émasculation, des adolescents excités, un camionneur fou, une travailleuse du sexe, et Kiki, une perruche de Madagascar! Autant de voix, autant de visions, expérimentations, fantasmes, au nom du désir !
Les auteurs, avec perspicacité, mais non sans violence, déconstruisent les normes actuelles et redonnent au désir, sa beauté et sa poésie, son humour aussi : « Inspirés par les mouvements féministes et LGBTQIA+, nous ne cherchons pas à réprimer le désir, mais à l’éclairer sous un nouveau jour. » Un thème complexe et tabou… Esteban Hupé et Barnabé Lambert en font une traversée originale, sensible et audacieuse, forte en émotions, à la fois grave et comique. Une première au théâtre pour ces artistes, réalisée de main de maître !
Elisabeth Naud
Spectacle vu au Théâtre de la Reine Blanche à Avignon (Vaucluse).
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