Festival d’Avignon
Le Deuil sied à Electre, d’après Eugene O’Neill, adaptation, mise en scène et scénographie de Gwenaël Morin
Demandez-le aux Atrides…La famille et le lieu le plus dangereux et meurtrier qui soit. Chez les Mannon, à la fin de la Guerre de Sécession (moment fondateur des Etats-Unis d’Amérique), les liens se nouent et se jouent par couples, en une ronde fatale. Fils et père, père et fille, fille et mère, mère et fils, voilà tissé un filet de passions et de haines. Sans oublier le catalyseur du drame: l’amant, convoité à la fois par la mère et la fille, au paroxysme de la rivalité féminine. Scandale fascinant que cette figure d’Electre, image d’une vengeance sacrilège qui se veut juste, paradoxe (pas tant que cela), d’une fille choisissant le parti du père dominateur assassiné.
Gwenaël Morin ne s’est guère soucié de psychologie… Eugene O’Neill (1888-1953) s’en est chargé, échantillonnant les pistes incestueuses révélées par la psychanalyse, travaillant sur la culpabilité à partir de Crime et Châtiment. Le metteur en scène donne en spectacle (cela ne fait pas pour autant de nous, des voyeurs, quoique…) les pulsions d’attraction et de haine, les énergies qui dynamisent et foudroient les personnages. Auxquels les six comédiens ne s’identifient pas. Ils « portent » les figures de cette famille, leur nom et extraient à vif, devant nous, la quintessence de leurs passions.
Le jardin de l’Hôtel de Mons offre plus qu’une scénographie: un cadre idéal à la représentation de cette pièce. Au fond, la belle façade évoque une demeure de grande famille, les arbres ombragent l’aire de jeu et l’éloignent, la protègent de la ville toute proche…
Tout est prêt pour l’harmonie mais une harmonie menteuse. Y compris dans la dernière partie du spectacle, quand nous sommes invités à partager l’espace avec les comédiens. Mensonge : le meilleur point de vue reste celui qu’on a, des gradins (terriblement inconfortables), le regard orienté vers la mise en scène.
Mais vrai et malin! L’inconfort visuel où sont plongés ceux qui ont osé occuper l’espace de jeu, lumière d’un projecteur dans l’œil, arbre cachant la forêt – leur fait vivre quelque chose de cette impossible réconciliation. Même le théâtre ne peut rétablir l’harmonie. Pourtant, on sort regonflé du spectacle. Gwenaël Morin clôt avec Le Deuil sied à Electre son cycle avignonnais: « Démonter les remparts pour finir le pont» et opère un grand nettoyage dans la façon de jouer et de lancer les comédiens dans le texte. Des brèches partout ! Une belle catharsis! Le pont ne sera jamais achevé -et c’est tant mieux- et il y a encore de l’espoir pour le théâtre.

Jean Giraudoux avait bien éclairé la fin de son Electre : La femme Narsès : «Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève? Electre : «Demande au mendiant. Il le sait.» Le Mendiant: «Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »
Christine Friedel
Jusqu’au 23 juillet (relâche le 19) à 22 h, Jardin de la rue de Mons, Maison Jean Vilar, Avignon (Vaucluse).
Du 13 au 15 octobre, Théâtre Olympia-Centre Dramatique National de Tours ( Indre-et-Loire).
Du 4 au 10 décembre, Théâtre de la Commune-Centre Dramatique National d’Aubervilliers. ( Seine-Saint-Denis).
Du 19 au 22, puis du 26 au 29 janvier, Théâtre-Centre Dramatique National de Bordeaux-Nouvelle Aquitaine (Gironde).


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