Irish Travellers, Cabaret de l’exil, conception et mise en scène de Bartabas

Deuxième volet d’un triptyque commencé l’an passé avec une plongée dans la culture yiddish et sa musique klezmer, le spectacle met à l’honneur les « nomades d’origine irlandaise en exil dans leur propre pays ». Accueillis chaleureusement dans la grande halle de bois circulaire, réalisée par l’architecte Patrick Bouchain, une sorte de bar-réfectoire peuplé des reliques de spectacles passés, à la manière d’un cabinet de curiosités du nomade: halte obligée avant d’être conduits dans ce théâtre équestre, par une passerelle traversant les écuries où l’on distingue les bêtes…
De petites tables nous attendent, avec une boisson à base de whisky, histoire de nous mettre dans le climat de ce cabaret irlandais. Sur la piste, un troupeau de dindes picore tranquillement, pendant qu’un homme attise un feu de forge, allusion au métier de rétameur, pratiqué par ce peuple nomade aussi appelé les tinkers (tin : étain en anglais).
Autochtones, contrairement aux Tziganes, ces gens du voyage, souvent qualifiés de peuple cavalier – environ 30.000 en Irlande,15.000 en Angleterre et 10.000 aux Etats-Unis- circulent dans des roulottes dites irlandaises aux toits à arceaux comme ceux des charrettes des migrants américains. Mais ils sont de plus en plus sédentarisés et anglicisés, même si certains parlent encore le shelta, une langue entre anglais et gaëlique.
Thomas McCarthy chante a capella en anglais ses ballades nostalgiques qui rythment les numéros équestres de la troupe. « À Zingaro, la musique est notre territoire et l’amour des chevaux, notre religion», dit Bartabas qui a écrit la plupart des poèmes et a réuni un orchestre typique de l’île d’Emeraude: Ronan Bléjean à l’accordéon, Gerry O’Connor au violon, Loïc Bléjean aux ulleann pipes (cornemuses irlandaises) et Jean-Bernard Mondolini au piano et au bodhran (tambourin).
Pour raconter l’exil intérieur des Travellers, une cavalière, au milieu de la piste, résume les paroles d’une chanson à venir: « Quand ma mère est morte, ils ont brûlé sa roulotte pour que son fantôme n’effraye pas les chevaux »… Plus tard, on brûlera, sur scène une maquette de roulotte posée sur un chariot tracté par un grand cheval de trait : Ô my rambling days (Ô mes années d’errance), entonne le soliste de sa voix rauque. Il chante sa liberté perdue quand il n’a plus pour horizon que des « tours de béton ».
Un corbillard éclairé par des bougies avance, suivi en procession par les artistes de Zingaro dont certains en kilt, sans oublier le curé et son goupillon, personnage récurrent dans le spectacle. On le retrouvera entouré de moutons blancs à pattes noires, brandissant Bible et croix, des talismans qui n’empêcheront pas ses ouailles de suivre un beau diable cornu à tête de loup sur son fringant cheval noir… L’humour court tout au long de ce cabaret, en contrepoint de ces chansons nostalgiques qui disent l’effacement des «gitans de l’intérieur ». Bartabas évoque aussi une monde joyeux, avec des images fortes comme ce danseur de claquettes (Mickaël G. Jouffray), sorti d’un gigantesque tonneau.
Et dans cet univers de saloon, des numéros équestres scellent l’indissociable lien entre l’homme et le cheval. Des jockeys voltigeurs, des écuyères exécutant des sauts périlleux… L’une d’elles joue de l‘accordéon et du violon debout sur son cheval au trot, relayant l’orchestre. Un joli numéro de dressage par une jeune écuyère naine que l’on reverra en mariée juchée, elle si petite, sur une grande mule blanche, accompagnée d’un époux ridicule sur son âne nain…
Bartabas convoque aussi d’étranges personnages comme un homme à tête de bouc, virtuose de la corde volante (Leonardo Montresor) et compose des instants suspendus de pure fantasmagorie, où un cheval blanc disparaît dans le brouillard, fantôme des légendes irlandaises… Un rappel de l’inoubliable Ex anima (voir Le Théâtre du blog).
Un spectacle parfaitement rythmé par des fondus au noir, alternant chants, musique, scènes poétiques et numéros de voltige. On sent en coulisse une équipe invisible: régisseurs et palefreniers, qui règle les apparitions des artistes et de leurs montures, sous des éclairages subtils. Bartabas nous entraîne une fois de plus dans un monde enchanteur où l’homme et l’animal jouent à part égale, avec simplicité et bonheur. Entre humour et nostalgie, de la belle ouvrage qui ravit le public.
Mireille Davidovici
Jusqu’au 31 décembre, Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) T. 01 48 39 18 03.
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