Le FAB de Bordeaux (suite)
Habiter n’est pas dormir par la compagnie Volubilis, mise en scène d’Agnès Pelletier
Cette compagnie a proposé d’installer une grande maison sur une place publique habituellement traversée par les habitants. Celle de l’Hôtel de Ville à Bordeaux a été retenue. Après une première expérience à Cognac, Libourne, Alençon… Ephémère mais bien solide et imaginée par l’architecte Chloé Bodart, une « maison » à l’assemblage simple et rationnel en bois sous cinq mètres de hauteur au faîtage, un toit à deux pentes mais sans couverture, une porte et deux fenêtres non vitrées autour d’un salon, d’une cuisine-salle à manger, d’une chambre et d’une salle de bains avec lavabo et baignoire. Une petite cabane aussi en bois abritait des toilettes sèches. Dehors quelques torchons pendus sur un fil entre deux arbres…

Christian Lanes, Vincent Curdy, Lisa Guerrero, Raphael Dupin, Laurent Falguiéras, Agnès Pelletier et Matthieu Sinault ont habité pendant deux jours et une nuit cet espace équipé avec eau presque courante et électricité. « Un quotidien, dit Agnès Pelletier, pouvant être ponctué par des dérèglements liés à la présence des habitants. Cette installation à ciel ouvert est devenue en dehors de toute attente, un espace de convivialité et de rencontres pour le public du festival mais aussi pour les passants, curieux de pénétrer, visiter et/ou passer un temps dans notre maison. »
Une réalisation entre installation, et performance au quotidien inspirée entre autres par La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard et Ethnologie de la chambre à coucher de Pascal Dibie. Nous avons été invités le premier jour à nous asseoir sur le canapé du salon, à l’aise pour souffler un peu autour d’un café, discuter un moment avec la créatrice et regarder la cathédrale et les passants comme à une terrasse de café. Un court mais bon moment: l’immobilité devant la mobilité de la vie courante. A Bordeaux, cela a eu lieu deux journées de suite mais pas la nuit, le lieu étant alors gardé par un vigile.
Ce qu’avait essayé de faire et réussi Yannos Gatt, un jeune artiste hongrois. Déjà en 75, il avait installé sa chambre pendant vingt-quatre heures sur un trottoir de Pigalle, un quartier très populaire à Paris et y avait vécu et dormi. Veillé et protégé par quelques complices dont une de ses amies, une jeune et belle actrice qui faisait le trottoir à côté de la chambre. Réalité ou fiction, les passants ne savaient plus trop…
Ici, le second jour au coucher du soleil, le public a été invité à s’asseoir sur des bancs sur chaque côté de la maison éclairée et à observer une heure durant, la vie de ceux qui y vivaient. Ou du moins, et en mieux, une version dansée par sept interprètes. Très rythmée en silence ou sur des extraits des musiques de My Woman d’All Bowly (1932). ou du magnifique Filiae Mestae Jerusalem d’Antonio Vivaldi…
Bref, la vie courante, revue et soigneusement chorégraphiée par Agnès Pelletier sur quelque quatre-vingt m2: avec préparation du repas avec plein de légumes sur la table, lavage des dents en chœur, discussion sur le canapé avec verres mais sans apéritif ni canapés, repas fictif d’une bonne chose cuite dans une cocotte sur une vraie cuisinière à gaz, visite aux toilettes, repos mérité d’un jeune couple sous la couette, juste interrompu par l’arrivée d’une grande jeune femme noire encombrée d’un grand sac de provisions. Elle avait ouvert la porte de la maison, était entrée calmement comme chez elle, puis avait regardé en silence le jeune couple. La belle présence de cet incroyable personnage non identifié et non prévu dans le scénario nous a tous fascinés… Un des moments de théâtre qu’on n’oublie pas.
Comme pendant la première scène du Vania à la campagne que nous avions vu en 2006, avec au lointain, les rires, grands bravos et pétards d’un mariage, le tout suivi par la sirène d’un petit train… Un moment -dû au pur hasard- de ce très beau Tchekhov, mis en scène par Hervée de Lafond et Jacques Livchine, les directeurs du Théâtre de l’Unité. Joué dans un pré à Porrentruy (Suisse), ce spectacle d’une heure avait commencé en plein jour et fini à la nuit tombée. Exactement comme ici…
Cet Habiter n’est pas dormir, finement réalisé sans prétention et bien dirigé, n’a pas autre prétention que d’inscrire une action poétique et dansée sur une place publique. Sans doute Agnès Pelletier aurait-elle pu aller plus loin dans cette aventure mais ce qu’il faut quand même appeler un spectacle gratuit a été ovationné, et à juste titre, par les Bordelais. Et n’ayons pas peur des mots: « populaire »….
Philippe du Vignal
Spectacle vu le 7 octobre, place de l’Hôtel de Ville, à Bordeaux.

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