Six Personnages en quête d’auteur, d’après Luigi Pirandello, mise en scène de Stéphane Braunschweig
On connaît cette pièce mythique écrite par Pirandello en 1921 qui contribua à changer radicalement la conception même du théâtre occidental. Sur la scène des Carmes, côté jardin, un canapé en cuir, cinq chaises noires, deux tables avec plateau en stratifié blanc où traînent quelques brochures de pièces et des petites bouteilles d’eau. Côté cour, un grand praticable blanc avec un mur de fond aussi blanc que l’on déplacera ensuite au centre. Et dans le fond, sous les arcades du cloître, de grandes feuilles de miroir qui renvoient l’image du public assis. On ne comprend pas très bien pourquoi Stéphane Braunschweig utilise ce genre de poncifs scénographiques! Mais bon!
On voit un metteur en scène et ses comédiens qui font un travail à la table. Ambiance plutôt morose: « Cela fait des jours qu’on stagne, mon impression, c’est que vous ne me proposez rien. (…) Je me pose beaucoup de questions sur le théâtre, comment on peut en faire aujourd’hui. « Une comédien lui réplique: « On devait être plus proche du réel, on est en plein décalage ». Une comédienne pense, elle « qu’il faut garder l’auteur mais pas vraiment le texte ».
On ne peut croire un instant à ce petit dialogue pauvret, écrit par Braunschweig, qui sonne terriblement faux. » « En amont des répétitions, dit-il, j’ai proposé aux acteurs réels d’improviser cette situation en y exprimant leurs propres questionnements et leurs propres doutes, ce qui m’a permis d’écrire un nouveau prologue. (…) Ensuite j’ai réécrit aussi les personnages qui discutent de théâtre avec les acteurs ». (sic). Donc, mieux vaut considérer que la pièce n’est plus celle de Pirandello mais une adaptation ce qui est d’ailleurs honnêtement indiqué sur le programme. Mais soit le metteur en scène conservait le texte mais avec quelques modifications, soit il demandait à un écrivain de lui écrire une pièce sur le même thème ou du moins un scénario. Mais ce petit mélange est par trop approximatif…
Quand arrivent, par la salle (autre stéréotype) ces fameux six personnages: le père en costume contemporain, la mère, elle, en grand deuil comme dans les années cinquante, c’est à dire avec un grand voile noir sur la tête, alors que la fille est en min-jupe et collants résille noirs tout à fait actuels, et le fils en survêtement.. Comprenne qui pourra à cette conception des costumes qui est souvent un bon indicateur de la qualité de la réalisation; en tout cas, on a bien du mal à croire à cette fiction.
Les comédiens d’expérience dont Christophe Brault, Claude Duparfait, Philippe Girard, Caroline Chaniollau, Maud Le Grevellec font leur boulot mais, mal dirigés, crient souvent et surjouent, comme si le cœur n’y était pas. Et les micros H F n’arrangent rien. Pour faire plus actuel, rien ne nous sera épargné: le metteur en scène a cru bon de rajouter des allusions à Facebook et il y a- si, si c’est vrai! – des projections de vidéos avec nuages et images en gros plan des personnages filmés en direct: un autre stéréotype du théâtre contemporain.
La mère se met à parler en italien et on projette alors le titre de la pièce en gros caractères. Tout se passe comme si Stéphane Braunschweig voulait se rassurer et nous rassurer sur sa curieuse entreprise! Et pour faire plus vrai( !!!) on a même droit à un gros plan (très pudique, rassurez-vous, on est dans un théâtre national!) du père en train de se faire sucer par sa belle-fille, obligée de se prostituer dans un bordel.
Sans doute en partie à cause du plein air -ce qui n’est pas idéal pour un Pirandello- l’attention se disperse et on s’ennuie assez vite! Le spectacle va cahin-caha jusqu’à la fin : les six personnages en grande dimension reviennent alors en vidéo sur le mur du fond qui s’abat -autre vieux poncif du théâtre contemporain- et le personnage de l’auteur apparaît quelques secondes! Tous aux abris…
Certes la pièce peut apparaître comme datée mais comment Stéphane Braunschweig, metteur en scène confirmé, a pu accumuler, dans ce « travail de réécriture », autant de naïvetés et de clichés et n’a pas réussi à trouver quelque chose de plus convaincant… Cette réalisation qui veut faire actuel, tombe en fait dans le gadget et dans une suite de scènes aux allures de bande dessinée où l’on a bien du mal à retrouver le vrai Pirandello.
Le spectacle gagnera sans doute à être joué dans un salle fermée mais cette pièce où des gens ordinaires veulent à tout prix devenir des personnages et où le médiatique l’emporte souvent sur le réel, a quelque chose de très actuel! Le monde politique est là pour nous le rappeler… Et la pièce garderait encore une vraie puissance, à condition d’en trouver les clés et d’avoir une vraie proposition théâtrale, ce qui n’est pas le cas ici.
Alors à voir? Non, ni en Avignon, ni au Théâtre de la Colline, ou ailleurs: on est trop loin du compte…
Philippe du Vignal
Festival d’Avignon. Cloître des Carmes jusqu’au 19 juillet. Ensuite au Théâtre de la Colline et en tournée.

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