Parages /08, revue du Théâtre National de Strasbourg

Voilà un beau numéro de revue. On dirait même : joli, si l’adjectif n’était perçu comme réducteur. Premier coup de projecteur sur le dramaturge anglais Martin Crimp: les auteurs parlent aux auteurs… D’abord un échange de traductions avec Christophe Pellet, des questions sur la thématique des enfants en danger avec Alice Zeniter, une critique et mise en scène en forme d’«à la manière de» par Rémi Barché et Pauline Peyrade.
Et un précieux cahier de Dominique Reymond : son Journal de travail et ses croquis pendant les répétitions de Le reste vous le connaissez par le cinéma. Quand on dit travail, c’est aussi ce qui la travaille, elle et le groupe, ce qu’elle vit et écrit grâce à sa mémoire de (grande) comédienne. Animée encore par les conseils de jeu d’Antoine Vitez et rapide à capter la direction choisie -mais choisit-on vraiment?- par Daniel Jeanneteau, son metteur en scène de ce moment-là. Et un très beau portefolio du photographe Jean-Louis Fernandez.
Martin Crimp, auteur populaire ? Un auteur qui gratte, qui creuse et laisse parler les silences comme son aîné Harold Pinter et dont l’écriture, irréductible à aucune autre, a une certaine fraternité avec celle de Sarah Kane. En tout cas, Martin Crimp a une façon de déconstruire le dialogue qu’on retrouve chez les auteurs français d’aujourd’hui. Invités de ce numéro : Fanny Mentré, avec L’Idole et Claudine Galéa avec À chacun ses capacités: une commande de Simon Delétang pour la manifestation Faits d’hiver au Théâtre du Peuple à Bussang et Oreste ou l’adolescence, un théâtre-poème de Julien Gaillard. Pour cette génération, le réel a besoin de se défaire du réalisme et dans les pièces qu’on lit ici, la langue se fait dure, drue, non sans humour et avec des blancs, en quête d’exactitude et de probité. Loin du «joli» des textes à lire et à jouer.
On trouvera, à côté des auteurs, des lecteurs de ce théâtre : Olivier Neveu regarde l’écriture, « l’étoffe brûlante » de Laura Tirandaz. Sarah Cillaire réfléchit, elle, sur le travail dramaturgique sur des textes d’auteurs vivants. Et Hubert Colas, lui-même auteur, scénographe et fondateur du festival Actoral, s’entretient avec Hugues le Tanneur, de l’écriture comme «quête absolue de l’inconnu ».
Dans ce numéro, un second focus sur Les Solitaires intempestifs, la maison d’éditions inventée par Jean-Luc Lagarce à qui François Berreur, collaborateur d’origine de la compagnie La Roulotte, a donné sa force et sa dimension. Entreprise invraisemblable: une maison d’édition de théâtre, et qui, pis est, à Besançon ! Aujourd’hui, dans le théâtres et les librairies, on reconnaît immédiatement cette petite collection bleue, avec la silhouette de ce qui pourrait représenter « le voyage des comédiens » ou les débuts de la Roulotte. Jean-Pierre Thibaudat, scrupuleux et fraternel, en raconte ici l’histoire, comme en écho à son livre sur Jean-Luc Lagarce (voir Le Théâtre du Blog).
On n’en racontera pas plus… Reste à lire ce numéro, à le poser, à le reprendre, pour voir se tisser d’un article à l’autre, la toile d’araignée d’un théâtre vivant, actuel, en train de se faire concrètement. Parages habite au Théâtre National de Strasbourg : un héritage non revendiqué, mais bien là… Ce n° 8 est agréable à lire, grâce au graphisme, élégant et moderne d’Antoine van Waesberge. En couverture, une photo de Jean-Louis Fernandez : le beau visage d’Achille Reggiani, un élève-acteur du groupe 45 de l’Ecole du T.N.S. La tête penchée, les yeux fermés, avec une sorte de sourire intérieur éclairé d’ombres et lumières, avec aussi une partie de son poing serré qui affleure au bas de l’image. Confiance, peur, plaisir intense : ce que produit le théâtre…
Christine Friedel
Abonnements : Théâtre National de Strasbourg, Revue Parages, 1 avenue de la Marseillaise/CS 40184 /67005 Strasbourg Cedex
Tns.fr/parages
Les Grands entretiens d’artpress
La performance 1 Le corps exposé

Christophe Kihm rappelle dans la préface que les entretiens réunis ici renvoient dans leur ensemble à un problème singulier de l’histoire de l’art auquel est associée la performance. « Il en est à la fois, avec la performance, d’une catégorie, d’un ensemble de pratiques ou d’un médium qui se refusent à la stabilité. » (…) Le problème de la performance, insiste-t-il, n’est pas l’absence de définition mais leur abondance et l’impossibilité de stabiliser l’une d’entre elles. » Pour l’artiste allemand Jochen Gerz, c’est une « matrice de tous les arts ». Effectivement, la performance pourrait être rapprochée des sources mêmes du théâtre quand il n’y avait encore qu’un seul acteur et pas sur un plateau. Mais on doit aussi la considérer comme l’expression dramatique la plus contemporaine, au-delà de la représentation théâtrale actuelle et même du happening qui l’a précédée au commencement des années cinquante aux Etats-Unis.
Nous avons connu la plupart de ces artistes-performeurs le plus souvent issus du milieu des arts plastiques mais ils ont peu de dénominateurs communs: sinon une expression le plus souvent en solitaire, alors que le happening est synonyme de groupe multi-disciplinaire, le refus d’une pratique scénique comme Stuart Sherman qui avait quand même créé un Hamlet, mais aussi, comme le précise le sous-titre de ce petit livre riche d’enseignements, une exposition du corps avec entre autres, Bruce Nauman et Vito Acconci dont le travail participe d’une certaine théâtralité. Et en France chez Gina Pane, même si elle définissait son travail comme une action et non comme une véritable performance. Ce qu’elle était pourtant, par exemple quand elle mettait sa vie en en danger en marchant sur le bord d’un toit.
Au sommaire de ce livre, plusieurs articles et entretiens avec, en 1973, Stuart Sherman, puis Vito Acconci et enfin Jochen Gerz (1979) dont par pudeur, nous ne dirons rien. Il y a un entretien de la critique allemande Irmeline Lebeer avec Vito Acconci et un autre de Jacques Donguy avec Allan Kaprow (1927-2006) sur la pratique artistique dite « environnement » et sur l’histoire du happening. Influencé à la fois par Marcel Duchamp et John Cage; il a toujours cherché à effacer les frontières entre art et non art. Il aura été un de ceux qui créèrent le happening, à la suite du dadaïsme et son premier travail dans le genre fut en 1959 18 Happenings in six parts.
Signalons aussi un entretien passionnant de Seundgduk avec l’artiste actionniste viennois Otto Muehl (1925-2013) qui multiplia les provocations artistiques. Il ne mâche pas ses mots: « Je me suis servi de l’actionnisme pour me débarrasser de tout ce fumier social que j’avais accumulé. » Et il a très vite considéré le corps humain et ses productions mais aussi les denrées alimentaires comme le matériau de base de son travail et de sa vie axée notamment sur la communauté des biens et sur une sexualité libre.
Nombre de ces artistes ont disparu mais ces pages montrent bien quelle aura été leur influence aux Etats-Unis mais aussi dans toute l’Europe, y compris dans l’enseignement. Jochen Gerz enseigna plusieurs années aux Beaux-Arts de Nancy. Et qu’on le veuille ou non, ils sont maintenant entrés dans l’histoire de l’art contemporain. Pas d’illustrations mais on peut facilement en retrouver sur Internet…
Philippe du Vignal
Editions artpress. 10€ A signaler dans cette même collection d’entretiens: La Danse Américaine et Meredith Monk.
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