N0 83 Comment expliquer des tableaux à un lièvre mort, texte et mise en scène de Tiit Ojasoo et Ene-Liis Semper.
Le Théâtre NO99 de Tallinn, capitale de l’Estonie au bord de la mer Baltique, compte 400.000 habitants, 10 théâtres, 151 jours par an avec pluie et 93 avec neige.
Le titre du spectacle fait référence à une action de trois heures que Joseph Beuys avait réalisée à Dusseldörf en 65. Il tenait contre lui un lièvre mort à qui il montrait des tableaux: grâce à des micros disposés dans ses chaussures, le public, qui n’avait pas accès à la galerie, pouvait cependant voir Beuys à travers une porte vitrée, une fenêtre et des images vidéo, et entendre ses pas et les commentaires qu’il murmurait , quand il expliquait le sens de l’art au lièvre mort.
N0 83 se passe dans une salle répétition aux murs défraîchis,où il y a juste un vieux canapé, une étagère avec des bouteilles, quelques livres et des bacs en plastique bleu pâle. Neuf jeunes comédiens-sept hommes et deux femmes-travaillent à des exercices d’improvisation, et une dame plus âgée- la directrice de l’endroit?- vient de temps en temps discuter avec eux. Ils entament aussi de grandes dialogues sur l’esthétique du théâtre et de l’art.
Un des jeunes gens apporte plusieurs planches de bois blanc qu’il fait tomber une à une avec un grand bruit. Ils s’amusent aussi à tous se blottir en mélangeant leurs corps sur l’unique canapé. Il y a aussi des exercices de mime à partir d’un mot. Et une historienne de l’art parle en vidéo de l’art de Beuys.
Dans une scène merveilleusement poétique, trois grands lapins entrent chacun avec une feuille de papier blanc et regardent en silence un des jeunes gens dont le corps est accroché à une planche contre un mur, puis se concertent et hochent doctement la tête, dans une inversion souvent utilisée dans l’art (notamment sur le tympan de l’abbatiale d de Conques où est fustigé , avec beaucoup d’humour, le braconnage avec deux lapins portant, attaché à une perche le corps d’un chasseur).
Ici, c’est une allusion évidente à la passion qu’avait Beuys pour les animaux; on sait qu’il avait partagé trois jours à vivre aux Etats-Unis dans une cage avec un coyote sauvage, espèce que vénéraient les Indiens et qu’avaient cherché à éliminer les colons américains. A la fin, les comédiens ramassent ce qui est sur la scène: planches, rayonnages, objets qu’ils rangent soigneusement dans les bacs en plastique bleu et posent le tout sur le canapé qu’ils vont emballer façon, Christo ou Kantor, avec un grand tissu crème et ficeler avec des cordes, puis suspendre à un filin, à quelques mètres au-dessus de la scène. C’est une très belle installation qui pourrait figurer sans complexe dans n’importe quelle biennale d’art contemporain, et que l’on ne lasse pas de regarder jusqu’à la fin.
Puis la dame plus âgée en costume folklorique ridicule vient vanter avec les mêmes phrases les différents mérites de la culture traditionnelle estonienne…. Comme ce collage de scènes est impeccablement réalisé et que les acteurs sont tout à fait concentrés, ce N0 83 se regarde avec un certain plaisir. Bien entendu, ce NO 83 penser à de nombreuses actions/performance auxquelles on a pu assister dans les musées d’ Allemagne ou de Pologne dans les années 80 et a donc un air de déjà bien connu; quant aux fausses impros parfaitement réalisées, elles reproduisent ce que l’on peut voir tous les jours dans toutes écoles de théâtre.
Et ce n’est quand même pas d’un intérêt majeur au bout de dix minutes, et le théâtre dans le théâtre, merci, on a déjà beaucoup donné! Et on s’ennuie donc un peu comme à tout happening, performance, événement ou action mais… cela fait aussi partie du jeu, comme le disait Marcel Duchamp. Mais, malgré une fausse fin maladroite après la suspension de l’emballage, ces deux heures trente sans entracte, adroitement mis en scène par Tiit Ojasoo et Ene-Lis Semper, se digèrent assez bien, même si le spectacle, malgré de bons moments, aurait sans aucun doute été beaucoup plus drôle et plus fort s’il avait été moins long.
Alors à voir? Disons que ce n’est pas vraiment une priorité, mais cela peut être intéressant, surtout pour des professionnels, d’aller voir cet ovni à la frontière entre arts plastiques et théâtre… Après tout, on ne va pas en Estonie tous les jours , alors ,pour une fois que l’Estonie vient à Paris!
Philippe du Vignal
Théâtre de l’Odéon jusqu’au 10 novembre.
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