Déjà la nuit tombait, d’après la traduction d’Homère de Frédéric Mugler, conception et mise en scène de Daniel Jeanneteau

Dans L’Iliade, Homère raconte la mise à sac du camp grec par les Troyens, avant que ceux-ci ne soient repoussés. Achille refuse de combattre tant qu’Agamemnon ne lui aura pas rendu une captive. Il prête ainsi ses armes à son ami Patrocle qui sera tué par Hector, chef de l’armée troyenne. La captive rendue, le Grec tuera le Troyen avant de traîner son corps autour de la cité assiégée. Daniel Jeanneteau a imaginé un espace immense, grisâtre : la cage du théâtre mise à nu. Soit un paysage dévasté avec gravats et fumées : la conséquence des guerres. Salle et plateau non séparés et aucun gradin ; quelques cubes pour s’asseoir ou sinon prière de se mettre sur le sol pour voir cette performance singulière. La perception du public est diffractée, à la fois visuelle et sonore. Avec, en avant, la voix enregistrée et claire de Laurent Poitrenaux qui débite des vers d’Homère et on ne perçoit une silhouette effondrée au lointain, le danseur Thibault Lac qui, peu à peu, approche, en short et t-shirt, comme assommé.
« (il) s’approcha de lui Et lui planta son javelot dans le bas de la nuque. Le bronze sortit de ses dents en lui tranchant la langue, Et l’homme chut, serrant le bronze froid entre ses dents. » Corps qui tombent lourdement, sous les coups de lance qui pénètrent les bas-ventres, les blessures données, les glaives qui tranchent… Cruauté des conflits, violence des corps-à-corps.Le souvenir des jeux antiques et des compétitions sportives se ravive à travers cette performance chorégraphiée dans un vaste espace.
Thibault Lac qui reprend la posture du Discobole de Myron (V ème siècle avant J.C. Belle présence de Thomas Cabel qui incarne Hector, bientôt dévêtu, et comme son adversaire -, Achille joue le rude combat. Des rappels lointains et énigmatiques aux nus de Francis Bacon avec déplacements de ces corps silencieux, dans l’espace sonore et la temporalité du discours.
Axel Bogousslavsky interprète lui le silencieux Priam qui a quitté son palais, seul. Il a jeûné depuis la mort de son fils Hector, et a traversé avec un âne l’espace entre les remparts de Troie, et le camp grec. Il attache son âne et s’introduit avec une curieuse facilité au cœur de l’ennemi, c’est à dire dans le public où dort Achille.Il vient chercher le corps de son fils. Mais avant, il aura lavé Achille le vainqueur qui consentira à rendre ce corps à Priam. Musique électro-acoustique de Chia Hui Chen et Stanislas Makovsky : le public assiste à une mêlée acharnée, comme l’expression d’une tension éternelle entre vie et mort…
Véronique Hotte
Nous n’avons sans doute pas vu tout à fait le même spectacle que Véronique Hotte…. Sans doute retrouve-t-on ici les qualités de scénographe de Daniel Jeanneteau qui a imaginé cet espace nu juste couvert de gravier et de sable en réunissant les deux plateaux. Et c’est effectivement très beau. On entend bien le texte ciselé, dit par Laurent Poitrenaux des luttes à mort: le poignard ou la lance s’enfonce dans le corps de l’adversaire, le sang gicle, les os craquent, les têtes des soldats ennemis vont tomber dans la poussière. Et Homère ne nous fait grâce d’aucun moment de cette boucherie si lointaine et si proche à la fois, en particulier en Afrique ou au Moyen-Orient… Daniel Jeanneteau n’a gardé du texte d’Homère que la description anatomique de ces combats d’homme à homme. Mais comme cela se répète des dizaines de fois, la lassitude s’installe, d’autant que le public est prié de s’asseoir par terre ou de rester debout pendant plus d’une heure et les robes de mes voisines étaient couvertes de poussière de sable… Tout cela dans un formalisme et une sécheresse absolue, très démonstrative, et tant pis pour ceux qui n’auront pas lu le mode d’emploi ou connaissent assez mal L’Iliade.
On n’échappe pas à la boîte à fumée bien en vue comme pour dire qu’on est quand même au théâtre! Il y a un petit moment où il se passe quelque chose: quand Axel Bogousslavsky, le merveilleux acteur de Claude Régy, arrive dans un silence absolu avec son âne, muni d’une lampe à gaz qui diffuse une lumière atrocement blanche dans cette pénombre permanente... Mais bon, Daniel Jeanneteau aura réussi le pari de rendre ennuyeuse de cette sorte d’installation-performance après une dizaine de minutes… Quelques spectateurs ont préféré s’enfuir mais comment partir sans déranger, quand le public est assis par terre… En fait, cela aurait pu faire l’objet d’une installation dans un musée d’art contemporain où justement le public peut venir voir mais aussi partir quand il veut. Mais dans un théâtre, c’est beaucoup moins convaincant, malgré quelques belles images, assez faciles, grâce à des vieux trucs comme les fumigènes, les lumières latérales, le tout accompagné de ronflements de basse qui ont prospéré ces derniers temps merci Vincent Macaigne où cela tourne au procédé!!!- sur les plateaux de l’hexagone! Daniel Jeanneteau semble s’être livré ici à une recherche, ce qui est parfaitement son droit. Mais qui aurait eu davantage sa place au Studio de Vitry dont il était le directeur. Cette recherche a-t-elle bien sa place dans un théâtre comme celui de Gennevilliers ? On peut se poser la question. Le public- en majorité parisien ! – a applaudi mollement, et on le comprend. Et Daniel Jeanneteau semble ici s’être surtout fait plaisir… Pourquoi ne monte-t-il pas une Iliade plus accessible à un large public, et plus proche du texte? Les remarquables mises en scène de Pauline Bayle comme de Luca Giacomoni (voir Le Théâtre du Blog) pourraient lui donner des idées…
Philippe du Vignal
T2G- Théâtre de Gennevilliers, 41 avenue des Grésillons 92230 Gennevilliers, jusqu’au 23 juin. T. : 01 41 32 26 26
Le texte est publié aux éditions Babel-Actes Sud.
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