Croissance reviens

Festival d’Avignon:

Croissance reviens, texte d’Alessandro Di Giuseppe, mise en scène d’Aurélien Ambach Albertini. Cie Triple AAA 

imageAu diable la conférence gesticulée, art d’utiliser le théâtre pour convaincre ! La compagnie Triple AAA a recours à une méthode bien plus efficace et éprouvée : la messe. Rien ne vaut la bonne vieille méthode du rituel désaliénant pour persuader les foules. 

 Vous l’avez peut-être croisé dans les rues d’Avignon, avec sa crosse surmontée du sigle Mac Donald et son énorme euro doré sur la soutane, le fils du Capital est revenu pour nous évangéliser. Comme si besoin était ! Il nous semble pourtant que la Croissance reste l’un des rares dogmes unanimement défendus, mais soit. C’est avec curiosité que nous nous sommes donc rendus à cette célébration qui promettait d’être aussi caricaturale et maousse costaude que le néo-capitalisme vulgaire où nous vivons.

Dès la queue devant le théâtre, le ton est donné, façon La Distinction de Pierre Bourdieu. Le Cardinal triple A, tout de carmin vêtu, avec sa casquette Enjoy Coca, remet de l’ordre. Ici, comme dans la salle, il faut réorganiser le public selon son pouvoir d’achat.
Aux premières loges, les hommes riches. Derrière, leurs femmes-objets. Aux rangs suivants, les pauvres,  et enfin tout derrière, pourront s’asseoir les handicapés et les immigrés à qui on remet un sac poubelle pour pouvoir nettoyer la salle à la fin de l’office ! On sent que personne ne sortira épargné : la dénonciation  politique pratiquée par ce théâtre-citoyen n’y va pas avec le dos de la cuillère.

 La messe peut commencer. Elle utilise tous les artifices du grand show à l’Américaine avec gospels, son et lumières… en plus artisanal. Nous ne vous dévoilerons pas toutes les réjouissances de cette grande communion, ô combien capitaliste. Sachez seulement que les décroissants seront exorcisés, que vous pourrez y réciter un Notre pèze,  ou un Je vous salue, ma riche.  Attention à l’interrogation Télé Z qui permet de vérifier si vous rendez bien votre cerveau disponible à la consommation.

imageOn vous infligera aussi de belles lectures du Figaro, « presse libre et indépendante », une prière pour Bernard Tapie ainsi que pour les pauvres riverains du XVIe arrondissement de Paris menacés par un centre d’hébergement pour SDF. Une eucharistie très particulière est au programme : quasi-martyr, le comédien y donne vraiment de sa personne.

 Bref ! On rigole, on rigole… on rit jaune, en fait. Il y a ceux qui s’amusent beaucoup des vannes potaches qui font la saveur de tout spectacle d’humour  qui se respecte. Et puis ceux qui s’aperçoivent que cet office bien huilé, grossit en fait assez peu les traits de notre société dévouée à la Sainte-Eglise de la Consommation. Le « green washing » ? Vrai. « La loi du plus fort, tu appliqueras » ? Encore vrai. L’injonction à la croissance infinie, miroir aux alouettes de nos sociétés ? Malheureusement non, ce n’est pas de la blague.

 Alessandro Di Giuseppe qui officie dans un style grand-guignol cynique (que nos politiques maîtrisent à peine plus finement) n’est pas un enfant de chœur. Anti-pub, ferme défenseur de la Décroissance,  afficionado du théâtre de rue, il  a même créé une liste aux dernières élections à Lille, et a remporté plusieurs milliers de voix. Qui dit mieux ? En voilà un qui joint l’engagement aux discours et revivifie l’adjectif militant.

Certes, la scénographie et le jeu sont grossièrement drôles. Mais, comme nous l’assurait notre bien-aimé Jean-Paul II : « N’ayez pas peur ». Baignant dans une ironie toute voltairienne, vous prendrez beaucoup de plaisir à partager cette messe guère catholique (quoique) mais très symbolique, à réfléchir à notre éthique quotidienne,  et à repartir avec votre petit badge : Résignez-vous.  A moins que vous ne préfériez rejoindre les deux compères à Nuit Debout ?

 Stéphanie Ruffier

 Théâtre du IV de Chiffre, jusqu’au 30 juillet à 15 h 15. T : 04 90 86 72 51.

 [youtube]https://www.youtube.com/watch?v=d4Yi3OhqEeE[/youtube]

 


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