Il n’y a pas de certitude, non c’est difficile de nos jours d’être sûr de quelque chose, texte de Barbara Métais-Chastanier, mise en scène de Keti Irubetagoyena

« Une voix se fait entendre, dit l’auteure, celle d’une femme que des outils d’analyse superficielle rangeraient dans la catégorie des ratés, des laissés pour compte, des bons pour la poubelle et autres inutilisables. Contre le silence imposé et la confiscation de notre capacité d’inauguration, une femme ce soir prend la parole. Et j’ai besoin qu’elle la prenne en puissant dans les forces d’une autre époque. J’ai besoin de Clytemnestre, de ses traits fatigués, de ses traits monstrueux, de son froc de reine défaite pour nommer un absolu de la colère et de la dévastation.”
Tout est dit, ou à peu près, dans ces quelques phrases, tirées d’un dossier de presse aussi estouffadou que prétentieux, (il faut, une fois de plus, dire aux jeunes metteurs en scène qu’ils résistent à l’envie de se justifier et d’étaler leurs états d’âme à longueur de pages dans leur note d’intention, seul compte en effet ce que l’on voit sur le plateau). Ce travail de recherche porte à la fois sur un texte, mais aussi et surtout sur la gestuelle, la parole et la voix d’une jeune femme.
En jeans, haut noir et escarpins à talons aiguille, Julie Moulier évolue dans un espace scénique absolument vide, où il n’y a qu’un micro sur pied, un tabouret de cuisine en stratifié bleu pâle années soixante, quelques dizaines de yaourts- elle ne mangera deux-et mini-bouteilles d’eau minérale sur le sol, un bocal à poissons rouges vide, un plafonnier à tubes fluo où pend un sac plastique plein d’eau avec un vrai poisson rouge, puis, dans un second temps, de nombreuses feuilles de texte lancées sur le plateau et ensuite méticuleusement placées et scotchées sur le sol par l’actrice. Bref, un univers à la fois intime et tout à fait impersonnel, propre à un questionnement personnel…
La jeune femme, seule en scène, parle (beaucoup!) de sa difficulté à vivre, de “chômage technique”, de « manipulation et de dissimulation”, de “sentiments qui viennent tout droit de l’utérus”, de peurs et d’échecs”, « d’aider à évacuer la tristesse résiduelle”, etc. “ Avec comme ambition, dit Keti Irubetagoiena, qui a déjà mis en scène plusieurs spectacles, (voir Le Théâtre du Blog), de créer une dramaturgie qui “se condense dans le déploiement métaphorique de situations socio-politiques reposant sur l’anatomie des imaginaires collectifs. L’ambition de cette démarche d’anthropologie poétique est d’ouvrir sur un processus de subjectivisation qui engage le spectateur sur la voie d’une émancipation intellectuelle”.
Heureusement, ce spectacle de recherche qui va plutôt vers la performance, mérite mieux que ce charabia prétentieux et pédant qui fleure bon un langage universitaire, très femmes savantes du XXIème siècle. Ce cri de colère féministe sonne juste dans son écriture, du moins pendant les vingt premières minutes. Julie Moulier, debout devant son micro, hurlant son désespoir existentiel, arrive à embarquer le public dans un univers des plus noirs: celui d’une vie ratée, qui fait référence au parcours tragique de Clytemnestre, où l’espoir semble être un mot inconnu.
Ensuite le spectacle dérape à cause d’un manque de réflexion scénographique: un plateau nu sans aucun pendrillon où les voix se perdent! Tout le monde n’est pas Claude Régy qui, il y a une cinquantaine d’années déjà, s’y risqua pour une mise en scène de Navire Night de Marguerite Duras… Et ce format d’une heure quinze est-il aussi un peu sur-dimensionné donc difficile à gérer sur le plan de la mise en scène.
Ici, l’actrice fait un gros effort de diction quand elle est devant le micro (jusque parfois à la limite de la caricature) mais cela fonctionne… Ensuite, elle a bien du mal à se faire entendre et comprendre, quand elle joue sans micro et qu’elle s’éloigne vers le fond de scène… Manque de direction d’acteurs mais aussi défaut fréquent chez les jeunes comédiens-en particulier et paradoxalement chez les ex-élèves, comme Julie Moulier, du Conservatoire national, trop habitués sans doute aux micros des plateaux de télévision ou de radio- et ici, très nuisible, puisque cette pièce se veut “poème-concert” (sic)… La metteuse en scène pourra toujours invoquer le « pas-de-chance-c’était-bien-mieux-hier », mais il y a encore du boulot en perspective pour elle et sa comédienne!
Keti Irubetagoyena aurait pu nous épargner cet écrasement sur le sol-assez facile et indécent-de pots de yaourt, à la Rodrigo Garcia, qui ne sert en rien son propos. Désolé, mais sur ce point, nous restons intransigeant: on ne joue pas avec la nourriture, surtout sur le plateau du théâtre d’une banlieue pas bien riche. Il n’y a pas de certitude, même si ce n’est pas une certitude, ne restera guère dans les annales du théâtre de recherche actuel ; on attend quand même avec curiosité la prochaine mise en scène par Keti Irubetagoyena de La Femme n’existe pas d’après La Colonie de Marivaux…
Philippe du Vignal
Spectacle (sortie de résidence) au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, vu le 19 février.
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