Le Fil à la patte de Georges Feydeau, mise en scène de Jérôme Deschamps.
La pièce créée au Théâtre du Palais-Royal en 1994, est souvent brillante mais pas des plus faciles à monter. Il y faut une solide mise en scène pour que la mécanique des nombreuses situations comiques, fondée à la fois sur la surprise , le malentendu et la drôlerie du langage, puisse fonctionner. Les trois actes se succèdent à un rythme rapide, avec de nombreux personnages.
Difficile de résumer toute la pièce bâtie sur une situation ingérable: les ennuis commencent pour Bois d’Enghien qui a une maîtresse, Lucette Gautier, chanteuse de café-concert; il la veut quitter pour un très riche héritière, la fille de la baronne Duverger qui, petit caillou dans les rouages, a justement engagé Lucette pour interpréter quelques chansons à la soirée qui va suivre dans quelques heures la signature du contrat de mariage. Et Bois d’Enghien doit annoncer sa décision à Lucette après un déjeuner où sont conviés Cheneviette l’ex-mari toujours à court d’argent, Fontanet, un gros bonhomme à l’haleine très chargée, Nini une belle jeune femme qui a réussi à quitter la prostitution mondaine pour devenir comtesse.
Débarque alors, Bouzin, un compositeur et parolier raté et par ailleurs, clerc de notaire; minable, mal habillé et ridicule. Cela dit, il est quand même assez rusé et sans trop de scrupules pour faire croire qu’il qui a offert un luxueuse corbeille de fleurs à Lucette.. Où se trouve aussi une bague magnifique, ce qu’il ignorait, cadeau que le général sud-américain Irrigua, éperdu d’amour, a offerte à Lucette. Cet ex-ministre a été condamné à mort dans son pays pour avoir détourné une énorme somme destinée à acheter des bateaux militaires…
Bref, tous les ingrédients sont réunis pour faire surgir surprises, quiproquos, malentendus variés et rebondissements dans un monde où aucun des personnages de cette grande bourgeoisie n’a rien de sympathique. Et les catastrophes vont se succéder aux catastrophes.
Ils sont entraînés malgré eux dans une spirale infernale où l’argent, les placements et les beaux mariages sont à la fois le nerf de la guerre et le fondement même de l’action principale et des actions secondaires. Bois d’Enghien aime sans doute Lucette, encore que… Mais il n’est pas assez fortuné pour l’épouser. Nini a réussi à s’élever dans la société et à devenir comtesse. Elle n’a aucun scrupule et ici les mariages sont fondés sur un monde où le cynisme laisse peu de place aux sentiments amoureux. Feydeau, en parfait entomologiste, ne nous fait grâce de rien et ses dialogues sont à la mesure de cette loi de l’offre et du marché: « -Elle est jolie? – 64.000 livres de rente. – Même la beauté se vend mal » …
Nous sommes dans une société marchande où chaque chose a un prix, ce dont les domestiques qui vivent dans un microcosme parallèle sont bien conscients et profitent aussi sans le moindre état d’âme. Quant à Bouzin, il appartient à cette catégorie de personnages burlesques chers à Feydeau, dont l’arrivée sur scène est une source de dérapages garantis. Pauvre hère mal habillé, il est interprété par Christian Hecq, merveilleux comédien dont les parrains sont à la fois Chaplin et Keaton pour la façon inimitable qu’il a de faire jouer son corps, et de Funès pour ses grimaces et roulements d’yeux. Et il y a cette incroyable descente/glissade d’escalier qui va sans doute devenir un moment d’anthologie dans le théâtre contemporain.
Jérôme Dechamps a respecté à la lettre les nombreuses et précises didascalies de Feydeau, et il a eu raison de ne pas tricher: la célèbre mécanique de Feydeau fonctionne à merveille grâce à un choix et à une direction d’acteurs impeccables. Il a compris aussi que ce n’était pas la peine d’accommoder Feydeau à la sauce Deschiens qui, ces derniers temps, n’était plus… de la première fraîcheur. Et, de toute façon, cela n’aurait rien donné. Mais il y a ce mêm grand savoir-faire: précision du jeu et des gags, rythme en crescendo jusqu’à la catastrophe finale: ici, le pauvre Bouzin tombe dans la cage d’escalier dans un bruit infernal et que l’on trouvait déjà dans La Veillée ou Lapin-Chasseur.
Tous les personnages sont justes: entre autres, Thierry Hancisse le général d’opérette, Guillaume Gallienne dans un double rôle: Cheneviette et Miss Betting, Dominique Constanza la baronne. Hervé Pierre ( formidable Bois d’Enghien,) Florence Viala (Lucette). Cela dit, Jérôme Deschamps aurait pu mieux les diriger vocalement, surtout au premier acte, où ils font un peu n’importe quoi et surjouent souvent. Et la diction, à ce moment précis, est loin d’être excellente!
Les trois décors de Laurent Peduzzi (le salon et la chambre pas vraiment réussis) et cet incroyable escalier du troisième acte facilitent les nombreux déplacements des comédiens réglés au cordeau comme toujours chez Jérôme Deschamps… Quelques bémols aussi du côté costumes: assez chargés et souvent luxueux pour les robes des femmes. Comme une bizarre envie de montrer, ce qui n’était pas indispensable. Macha Makeieff aurait sans doute mieux réussi les choses mais bon… .
C’est vraiment de la belle mécanique et du bel ouvrage et l’on se dit que , malgré les réserves indiqués plus haut, Georges Feydeau a bien fait de confier la mise en scène de sa pièce à Jérôme Deschamps: il était le mieux à même de mettre en action et en valeur cette incroyable galerie de personnages. Il y avait bien longtemps que les comédiens du Français n’avaient parus aussi heureux de jouer ensemble,( mention spéciale aux figurants du troisième acte qui sont , chose rare, eux aussi excellents ). Et cela donne unité et solidité au spectacle tout entier.
C’est toujours formidable de voir une troupe de théâtre au mieux de sa forme, et, du coup, l’on oublie le récent et pathétique Dario Fô ou dans un autre genre, cette Andromaque ratée… Et l’on rit vraiment de bon cœur à cette farce grinçante imaginée par cet écrivain qui, à la fin de sa vie, sans doute bien seul, décida d’aller vivre à l’hôtel, puis mourut, psychiquement très diminué à la suite d’une syphilis…
En tout cas, ne ratez pas ce spectacle…On peut penser ce que l’on veut de la Comédie-Française qui n’est pas avare de spectacles décevants mais celui-ci est vraiment d’une grande qualité.
Philippe du Vignal
Comédie- Française, Salle Richelieu, Paris ( II ème) en alternance jusqu’au 18 juin.
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