J’ai de la chance de Laurence Masliah, mise en scène de Patrick Haggiag.
Avec J’ai de la chance. Laurence Masliah nous montre que le théâtre, avec ce monologue peut transformer le désespoir d’une vie qui s’achève, en chant d’amour et de reconnaissance pour les bonheurs passés et pour les petites joies en voie de s’éteindre. Comme l’héroïne de ce beau texte aime les oxymorons, on pourrait parler d’une joie déchirante ou d’un déchirement joyeux.
Le personnage de Germaine est né de l’imagination de Laurence Masliah. Les anecdotes racontées sur ce qu’elle a vécu pendant la guerre, sont Véridiques et ont été confiées à Catherine Lewertowski par les parents de Laurence Masliah, au cours d’interviews qu’ils lui ont accordées en 1999, quand elle préparait un livre sur les enfants de Moissac, où ils avaient passé une partie de la guerre. Ce qui a permis de donner au personnage de Germaine une véritable réalité.
Et c’est, sur le plateau, un petit chef-d’œuvre de tendresse, d’humour et d’humanité. Le thème? Une comédienne nous parle de son métier mais fait revivre aussi devant nous, avec nous, le combat de Germaine, sa grand-mère, une enfant de Moissac, contre la maladie d’Alzheimer, contre la déchéance, contre la nuit de l’esprit, et aussi contre l’exclusion.
La menace de la maison de retraite que l’on envisage pour elle s’associe en effet dans son esprit au souvenir de l’extermination des juifs à laquelle elle a échappé quand elle vivait à Moissac. Et elle raconte cette terrible épreuve: « Dans ces cas-là, il a fallu fabriquer des faux papiers. Au début, on n’avait pas d’expérience, alors on a fait vraiment n’importe quoi, c’était crétin, tout à fait crétin même… parce que sur mes faux papiers, j’étais née à Lyon ! Un coup de fil à la mairie de Lyon et j’étais fichue. Après on est devenus « intelligents », on nous a fait naître dans le nord, là où il n’y avait plus d’archives parce les mairies avaient été bombardées. Alors, on allait dans une autre mairie demander un extrait d’acte de naissance en disant qu’on était né dans un lieu bombardé, comme ça personne ne pouvait vérifier. ».
Le spectacle est aussi un combat pour la mémoire de la langue et de l’histoire de la France qui l’a accueillie puis rejetée. Justesse de l’écriture comme de la mise en scène, précision dans l’incarnation gestuelle et vocale, comme des éléments de scénographie: le spectacle possède ainsi une belle unité
D’abord peu couru du public, il faisait ces derniers jours salle comble, et mériterait que ses représentations soient prolongées…
Gérard Conio
Théâtre du Lucernaire tous les soirs à 19h jusqu’au 4 janvier.
Laisser un commentaire