Memento Mori, conception et réalisation de Pascal Rambert.
Pascal Rambert, l’acteur, auteur, metteur en scène, et directeur, depuis 2007, du Théâtre de Gennevilliers-Centre Dramatique National de Création Contemporaine, , sait ce qu’il veut quand il s’agit de danse et de performance. Il reprend Memento Mori (N’oublie pas que tu vas mourir), une performance pour cinq danseurs aux noms savoureux: Elmer Bäck, Rasmus Slätis, Anders Carlsson, Jakob Ührman, Lorenzo De Angelis.
Qu’est-ce qu’être en vie? C’est une invention créative, une leçon en douceur de sagesse universelle et d’humilité, doublée d’un cours d’apprentissage des sensations auditives, visuelles et olfactives. Une sorte d’atelier des cinq sens, comme il en est beaucoup aujourd’hui sur n’importe thème. Le spectacle s’approche, sans que le public ne touche ni ne goûter rien de concret, de l’expérience tactile et gustative projetée.
Étrangement, la scène ne fait pas obstacle à l’ouverture que requiert toute aventure sensuelle, au sens scientifique de la vie de la terre et des hommes. Le spectacle invite en effet à écouter les corps nus et bruts, sans qu’on les voie, et à laisser passer et sentir le silence blafard dans l’ombre inquiétante et la nuit aveugle. Entendre le non-bruit ou l’absence, rien n’est plus rare en ces moments de folie et de fureur bruyante…
Une occasion de faire retour sur soi. Ainsi, peu à peu, et dans la nuit la plus totale, quand apparaît, au détour d’une lumière fugace, l’ombre d’un être au corps musculeux et nu, le regard saisit l’innommable ou l’inouï existentiel, au sens où l’entendait Maurice Blanchot. Ombre blanche, trace évanescente, silhouette disparue.
Voilà le spectateur revenu dans sa caverne originelle, les limbes d’avant la vie. Le corps surgit fugitivement du néant pour se noyer de nouveau dans l’ombre, et réapparaître là où on ne l’attendait plus. Fermer ses yeux, et écouter ces corps solitaires qui se frôlent et ne se touchent qu’à peine, même si tel ou tel signe advient parfois: claquement de peau, frottement de chairs livrées au hasard des chocs sourds des danseurs entre eux.
Les chairs s’entrechoquent, depuis les muscles des bras jusqu’aux fesses rebondies. D’autres signaux sonores qui n’ont rien d’humain, accèdent alors à nos oreilles: crissements sur le sol plastique, écrasement mou et sonore des matières: quelque chose s’active que nous ne pouvons deviner. Une posture énigmatique. À la fin de la performance, quand la lumière se fait et se donne – Yves Godin est le manipulateur des lumières -, les corps nus apparaissent enfin, n’affirmant leur présence que les uns par rapport aux autres. Sur le sol, gisent, comme on le dirait de restes humains, des fruits colorés écrasés, des bananes jaunes, des tomates rouges, des aubergines violettes, des traces d’eau, flaques de vie qui scintillent sous les éclairages. Et ces vestiges donnent à humer leurs essences…
Et si les modèles vivants n’étaient finalement sur la scène que les sujets animés – devenus vivants – d’une fresque classique, généreuse et glorieuse, à la manière de natures mortes qui auraient été réinvesties pour la vraie vie et le mouvement irréversible du temps?
N’oublie pas que tu vas mourir.
Véronique Hotte
Théâtre de Gennevilliers. Tél : 01 41 32 26 26 Les 19 décembre à 19h30 et 20 décembre à 20h30.

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