Ground and Floor, texte et mise en scène de Toshiki Okada.
Le metteur en scène japonais Toshiki Okada joue ici des espaces qui hantent l’imaginaire universel, un refuge intérieur propre à chacun, peuplé tant de morts que de vivants, des figures chères qui ne connaissent en ce lieu intime, nulle séparation spatiale. À la différence de la résidence terrestre de notre existence quotidienne – la « réalité » – où morts et vivants ne cohabitent pas.
Ground and Floor décline d‘un côté, un ailleurs habité par nos proches disparus – et de l’autre, l’ici de notre vie brève en compagnie d’autres proches en « survie ». Mais morts et vivants se croisent et conversent sur le plateau.Il faut dire que le jeu entre la vie et la mort, source de l’imaginaire en général, est particulièrement sensible au peuple nippon plus que bousculé et mis à mal ces dernières années, avec non seulement le tremblement de terre de Kobé en 1995 qui frappa l’archipel japonais, mais surtout le séisme de 2011 qui provoqua la catastrophe nucléaire de Fukushima. Tremblement de terre et tremblement de l’imaginaire, c’est tout un ; il a fallu pour les survivants recommencer à « exister » en faisant table rase du passé et du cortège des morts qui, disparus de la surface de la planète, n’en sont pas moins venus piétiner à la porte de la mémoire, des rêves et des souvenirs personnels pour entretenir le feu ardent des jours qui passent.
La mise en scène relève de la grande tradition théâtrale du nô, revue et modernisée par la jeune garde des artistes performants d’aujourd’hui et s’inscrit dans la tradition des arts martiaux: gestuelle codifiée, mouvements légers mais insistants, à peine esquissés, pas et déplacements comme glissés.
L’originalité de la vision de Toshiki Okada tient à ce qu’entre autres singularités pour notre regard ahuri d’Européen, la scène est un plancher lisse et pur d’un beau bois blond que rien ne macule. Une croix courtaude, en surélévation au-dessus du plateau, porte les sur-titrages en français et en anglais. Amusement, ironie, une jeune fille facétieuse doute de la véracité de la simultanéité des sur-titrages avec la parole sonorisée en japonais.
Les comédiens surgissent du côté jardin et évoluent vers le côté cour où stagne un miroir lumineux – une soucoupe ronde en guise d’autel dédié aux morts. Une mère défunte s’adresse à sa belle-fille enceinte ; une autre fille et ses deux fils sont présents aussi.
Le jeune couple est intégré « socialement » et pense quitter la terre nipponne maudite. Le second fils qui a fait l’épreuve du chômage vient de retrouver du travail et promet à sa mère défunte de rester à ses côtés. Quant à l’autre fille, elle s’insurge contre l’attentisme de tous : isolée, elle résiste, volubile et décidée, évoquant avec raillerie son point de vue sur la société et les êtres – une attitude post-moderne incoercible.
Les silhouettes se courbent vers la terre, à contre-courant de figures droites et figées traditionnelles – gestes chorégraphiés et illisibles, vêtements futuristes, noirs ou colorés à l’extrême, dessinés à la fois avec sobriété et panache. Il faut combattre autrement l’immobilisme face au monde, et rechercher un nouveau sens à l’existence. La gestuelle et la parole épousent avec une résonance profonde la musique du groupe Sangatsu, guitare, basse et batterie. Un voyage au pays des songes dans la proximité avec des réalités universelles communes, qu’on soit nippon ou européen.
Véronique Hotte
Ground and Floor de Toshiki Okada, du 9 au 12 octobre 2013 au Centre Pompidou.
Current Location de Toshiki Okada au T2G Gennevilliers, du 14 au 19 octobre 2013.
Current Location de Toshiki Okada au T2G Gennevilliers, du 14 au 19 octobre 2013. Festival d’Automne. Tél : 01 53 45 17 17
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