Les Marchands de Joël Pommerat

Les Marchands, texte et mise en scène de Joël Pommerat.

Le cadre de scène noir est le même que pour Au monde (voir Le Théâtre du Blog); cette fois, le sol est gris et il y a juste une table et deux chaises avec siège et dossier en stratifié et pieds en inox des années cinquante, un poste de télévision ventru puis une sorte de comptoir de bar incolore. Deux jeunes sont femmes assises. Eclairage limité  à une seule ampoule sous abat-jour métallique.
On entend la  voix  off  d’une narratrice (Agnès Berthon) que l’on retrouvera tout au long de la pièce, comme une sorte de fil rouge. Elle dit simplement: « La voix que vous entendez en ce moment, c’est ma voix. […] C’est moi que vous voyez là, voilà,  c’est moi qui me lève, c’est moi qui vais parler… […] J’étais son amie à elle, elle que vous voyez là, assise à côté de moi ». Nous la verrons ensuite parfois sur scène: elle porte un corset orthopédique, à cause d’un corps cassé par de longues années de travail chez  Norsilor. Mais il y a eu une explosion et l’usine d’armement est menacée de fermeture, avec, à la clé, des centaines d’emplois  supprimés. Elle raconte de façon assez naïve, comme au second degré- et c’est en est encore plus fort- la vie de son amie au chômage.
Comme les autres ouvriers, elle  n’a pas grand chose dans sa pauvre vie, sinon son travail. Et le chômage qui semble inévitable signifie pour eux tous une perte absolue d’identité.
Le spectacle est constitué d’une suite de courtes scènes où les autres personnages, souvent en ombre chinoise, commentent avec quelques paroles généralement inaudibles, ce que dit la narratrice d’une voix un peu lasse et le plus souvent monocorde.
Mais leur jeu, loin d’être illustratif, est en décalage avec ce qu’elle dit.
Notamment quand elle nous raconte cette lamentable histoire d’une jeune femme qui a poussé une première fois son petit garçon du haut d’un balcon. Il a échappé par miracle à la mort.

C’est sans doute une façon pour elle de dire sa vérité à la société qui l’entoure, en proclamant  le scandale de cette fermeture d’usine. Et sa seconde tentative pour tuer son enfant sera la bonne: l’enfant mourra. Mais devant ce qui s’apparente à un sacrifice humain, la Direction de l’usine renoncera à son projet de fermeture. Dans cette fable sur le monde du travail,  la dernière phrase est des plus explicites: « Est-ce donc le travail qui nous lie ainsi si fortement? » C’est en effet le seul effet positif de la maltraitance cyniquement imposée par le capitalisme. Joël Pommerat sait comme personne dire cette identité commune, quand il ne saurait être question d’investissement personnel: ici les tâches répétitives et ingrates exigent du corps, un effort permanent dont on n’a guère idée quand on n’y a pas été soumis. Il a mis en scène de façon exemplaire cette souffrance physique- mais aussi psychique! Avec inévitablement une certaine dépossession de soi chez les ouvriers aux travail dans cette séquence qui revient plusieurs fois. On les voit sur une chaîne de montage figurée par une poutre éclairée et  par un vacarme de tôles embouties.

La mise en scène est d’une grande intelligence et jusqu’à la fin, garde toute son unité. Avec une direction d’acteurs exceptionnelle et un vocabulaire scénique très maîtrisé, que ce soit la scénographie et les lumières d’Eric Soyer, les costumes d’Isabelle Deffin et la bande-son admirablement construite de François et Grégoire Leymarie. Tout ici est d’une rare virtuosité, mais jamais gratuit, que ce soit dans les bruitages ou les chansons populaires comme L’Amour est un bouquet de violettes de Francis Lopez chantée par Luis Mariano,  ou une mélodie de Georges Delerue. On retrouve les mêmes acteurs que dans Au monde, sauf Roland Monod  et Murielle Martinelli joue l’enfant.

Le  spectacle, créé il y a sept ans, n’a pas une ride. Une petite réserve? Oui, encore une fois, comme pour Au Monde, l’autre spectacle de Joël Pommerat ici présenté,  l’Odéon ne parait pas être le cadre le plus adapté mais bon, on ne va pas faire la fine bouche et comme pour Au Monde, il faut aussi laisser le temps à cette re-création de s’installer. En tout cas, ne la ratez pas. C’est, sans aucun doute, l’un des meilleurs spectacles de cette saison.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 19 octobre, Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon, Paris (VI ème), en alternance avec Au Monde.


Commentaires

Une réponse à « Les Marchands de Joël Pommerat »

  1. Ce spectacle est-il sonorisé ? Je trouve cette nouvelle manie du théâtre français particulièrement désagréable. Et si je pouvais en comprendre l’intérêt chez Pommerat autrefois, cela m’a totalement gâché sa dernière pièce.
    Merci.

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