Atem le souffle, pièce de Josef Nadj, chorégraphie de Josef Nadj et Anne-Sophie Lancelin.
C’est une gravure sur cuivre d’Albrecht Dürer, Melencolia 1, inscrite dans une série de trois œuvres et dont l’ange est la figure centrale, ainsi que la poésie de Paul Celan sur la mémoire et la mort, qui nous font pénétrer dans la sphère du magique et l’inspiration de Josef Nadj. Un gradin accueillant une soixantaine de spectateurs en surplomb, fait face à une boîte noire de trois mètres sur quatre, qui se révélera pleine de trappes et d’imprévus.
Solos et duos se succèdent, comme une statuaire en mouvement, dans une pénombre savamment régulée par la lumière d’un lustre à bougies. Au-delà de cette construction, c’est une mise en abyme et en images, une atmosphère mystique et même ésotérique que distillent les chorégraphes/interprètes, Anne-Sophie Lancelin et Josef Nadj.
Elle, comme une noyée, posée à l’horizontale, robe grise de possédée, reflet de la peinture allemande en clair-obscur, s’inscrit dans un jeu de poulies, obsessionnellement, jusqu’à se fondre dans le mur qu’elle escalade comme un félin, par une trappe.
Disparition, apparition. Lui, se dé-mure progressivement. Homme tronc, il sculpte les ogives qui filtrent la lueur des candélabres. Son solo, plein d’étrangeté, appelle un second tableau de Dürer , Saint-Jérôme dans sa cellule, là où l’esthétique et la pensée se rejoignent.
Elle, revient, de noir vêtue, et se glisse dans un magnifique duo au bâton, comme s’enroulant autour d’un mât chinois. C’est un fondu enchaîné de l’un à l’autre, en pure harmonie, suivi d’un second duo, véritable corps-à-corps de grande délicatesse.
Puis l’homme, à son tour, devient obsessionnel, casqué comme le chevalier de Dürer, troisième gravure de la série avec Le Chevalier, la mort et le diable, et frappe en cadence sur une colonne, à coups de marteau. On le dirait tailleur de pierre ou bâtisseur de cathédrale. Est-il un révélateur de l’âme, et celui qui accompagne vers l’éther ?
Un solo de la danseuse, ténébreuse, comme la figure de l’ange, en robe claire et enveloppante, lui succède, gestes de tétanie et mouvements continus. Tout est étrange et désynchronisé, même les musiques originales d’Alain Mahé assisté de Pascal Seixas, qui débutent lentement puis s’amplifient, prises en relais par des rythmes, et comme frappées de l’outre-tombe.
On est dans l’au-delà, dans les limbes du cerveau et la remémoration, entre hypnose et vision, solitude et mélancolie. On pense à des films comme Stalker de Tarkovski, et à la métaphysique de ceux de Bergman, à la limite entre le sacré et le profane, au basculement vers la folie. On entre dans l’intime et la miniature au sens d’enluminure, la finesse du détail et le petit format du spectacle étant inversement proportionnels au talent et à la maîtrise des danseurs.
Symboles, méditation et silence, la «forme pure» selon Witkiewicz, accompagnent la poétique de Nadj, directeur du Centre chorégraphique national d’Orléans, qui déploie sa palette d’ombres et de lumières depuis 86, au fil de créations virtuoses et proches du théâtre, qui mettent le spectateur en état d’apesanteur.
Brigitte Rémer
Théâtre de la Ville, au Centquatre, 5, rue Curial, 75019 Paris M°: Stalingrad, jusqu’au 28 avril (www.theatredelaville-paris.com)

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